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orlando de rudder
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21 février 2009

Reçu ça!!! c'est grave!!!!

Paris, le 13 février 2009

Mesdames, Messieurs,

Le courrier envoyé le 6 février 2009 à Christine Albanel par les syndicats du ministère

de la culture concerne le sort d’un musée national fort maltraité ces dernières années.

Le Musée national des arts et traditions populaires a été fermé brutalement au public il y

a trois ans. Aujourd’hui encore en place et toujours visitable, il se trouve menacé de totale

destruction. Le « MNATP » avait été créé en 1937 au sein du Musée de l’Homme, avant

d’être installé en 1972 dans son nouveau siège du bois de Boulogne, le premier édifice en

France à être spécifiquement conçu pour accueillir un musée. Il n’aura pas fallu trente ans

pour que le pouvoir politique, la Direction des musées de France, et la propre direction du

MNATP décident de mettre en branle un processus conduisant à son démantèlement.

Considéré à ses débuts comme un modèle de la muséologie moderne, il avait cessé de plaire à

ceux qui entendaient régner sur la vie culturelle du pays.

L’exposition permanente du MNATP présentait de manière systématique, sur un plan

conçu par Claude Levi-Strauss, les aspects matériels de la société française pré-industrielle.

Elle était essentiellement consacrée à rendre hommage à deux classes sociales disparues en

tant que telles : la paysannerie et le monde des artisans, en offrant aux visiteurs des

témoignages sur la vie quotidienne des générations qui les avaient précédés. Parallèlement,

des expositions temporaires donnaient des éclairages thématiques sur certains aspects de cette

société passée, mais également sur des faits contemporains, montrant ainsi les ruptures et les

continuités de la vie sociale. Très fréquenté par les groupes scolaires, le MNATP avait, disaiton

dans les années 1980, un rôle « d’institution de transfert ».

Mais, plus largement, il s’agissait d’un musée national d’ethnologie, comme l’était

également le musée de l’Homme, ainsi que le musée des arts d’Afrique et d’Océanie,

aujourd’hui tous les deux détruits. Seul différait le domaine géographique : le MNATP était le

musée du domaine français, étendu aux cultures trans-frontalières.

Ce rôle de musée national d’ethnologie était – et est encore – fondamental, car il s’agit

d’une institution chargée de présenter à un très large public certains aspects (ceux qui se

prêtent à une médiation par le truchement d’objets matériels) d’un ensemble de recherches

relevant de disciplines souvent fort mal connues.

La raison de cette méconnaissance est simple : en France, contrairement à l’histoire,

discipline qui bénéficie d’une assise solide dans l’enseignement primaire et secondaire, les

sciences sociales ont très peu de moyens de faire connaître leurs travaux au-delà d’un cercle

restreint de spécialistes.

Or, les activités qu’elles déploient sont essentielles à l’exercice de la démocratie. Audelà

de leurs différences d’approche et de dénomination (sociologie, ethnologie,

anthropologie historique, économie politique, etc.), elles ont pour traits communs de

développer des points de vue critiques, c’est-à-dire d’offrir à tous les citoyens une certaine

autonomie dans l’évaluation qu’ils sont amenés à construire de leur propre situation au sein de

l’espace social. D’où l’impératif absolu que ces disciplines puissent disposer d’une vitrine

publique, d’une scène à partir de laquelle leur message, par trop ésotérique s’il demeure

enfermé dans les ouvrages spécialisés, puisse être entendu et compris. C’est cela que doit être

un musée national d’ethnologie, c’est cela qu’on a voulu détruire en fermant le MNATP.

Souvenons-nous de Pierre Bourdieu : « Je dis souvent que la sociologie c’est un sport de

combat, c’est un instrument de self-défense. On s’en sert pour se défendre, essentiellement, et

on n’a pas le droit de s’en servir pour faire des mauvais coups ». Il est en de même pour

toutes les sciences sociales. Ce sont fondamentalement, à l’heure actuelle, des instruments

d’émancipation citoyenne. Leur refuser les moyens de fonctionner comme tels, c’est faire le

choix politique de les dénaturer en outils de contrôle et de surveillance, ou encore celui de

privilégier d’autres constructions intellectuelles qui sont, elles, conçues à la base comme des

systèmes de contrôle social, contrôle qui se voit adjoindre la formidable puissance des

industries culturelles vouées au divertissement de masse.

C’est donc dans ce cadre large qu’il convient d’appréhender la destruction (toujours

présentée comme une « rénovation ») des musées d’ethnologie. Ce n’est pas leur faible taux

de fréquentation ni leur aspect poussiéreux qui posent problème : ces deux arguments, donnés

par les autorités de tutelle qui souhaitent la fermeture, ne sont pas la cause mais la

conséquence d’une politique menée par ces mêmes autorités qui ont refusé à ces musées-là

(alors qu’elles les accordaient à d’autres) les moyens de fonctionner ; qui veut noyer son

chien l’accuse de la rage.

La logique d’audimat et de rentabilité joue aujourd’hui un rôle particulièrement visible

dans l’évaluation des musées. Mais ce qui s’applique au MNATP est à la fois plus ancien et

plus complexe.

Si le MNATP doit disparaître, c’est, a-t-on répété à l’envi dans la presse, parce que ses

collections, augmentées des collections « Europe » du musée de l’Homme, vont servir de

fonds constitutif pour un « musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée » qui

serait situé à Marseille. Il a été d’ailleurs souvent écrit qu’il s’agissait « du même musée qui

voyait ainsi son champ de compétences élargi ».

Il fallait une singulière suspension de toute faculté critique pour accepter l’idée que « le

MUCEM était le même musée que le MNATP avec un champ de compétences élargi ». Il

s’agit bien sûr d’un mensonge : 1 - ce n’est pas le même domaine (on passe du domaine

français à un ensemble gigantesque comprenant toute l’Europe et toute la Méditerranée sur

une période de temps de plus de mille ans), 2 - ce ne sont pas les mêmes collections

(comment représenter les civilisations méditerranéennes avec des armoires normandes ?), 3 -

ce n’est pas le même personnel (une véritable souffrance morale due à une instabilité

croissante des missions, à des changements de cap incessants et à de trop nombreuses

promesses déçues a engendré un « turn-over » tel que très peu de membres de l’ancienne

équipe demeurent en place, manière classique et efficace d’effacer les traces), et enfin 4 - ce

n’est pas le même lieu (donc pas le même public) - et pourtant c’est le même musée ! Un

enfant de cinq ans ne croirait pas une bêtise pareille ; et pourtant la presse, la direction des

musées de France, et même certains membres du personnel ont fait mine d’y croire.

Si nul ne conteste que Marseille est le lieu tout désigné pour un musée consacré au

monde méditerranéen, on ne peut que s’étonner de cette étrange obstination à vouloir à tout

prix éloigner de Paris le seul musée représentant encore les sciences sociales (et donc

permettant de porter un regard sur notre société) et pas seulement les arts. Pourquoi est-ce le

seul domaine dont on souhaite ainsi affaiblir l’image ?

Le discours prononcé le 13 janvier dernier par le Chef de l’Etat a de toute manière

recadré le projet : il y aura bien à Marseille un musée, mais il ne sera consacré qu’aux pays

méditerranéens – ce qui est assez logique – et il n’y sera pas question d’ethnologie mais d’arts

et de civilisations.

Notre position syndicale demeure donc inchangée : depuis un an nous nous félicitons de

la création d’un nouveau musée à Marseille, mais nous réclamons la réouverture du MNATP

(peut-être sous un autre nom, avec une présentation renouvelée), et sa réouverture sur place,

ce qui constitue en outre, entre tous les scénarios envisageables, le moins cher pour les

deniers publics.

Pour l’intersyndicale MNATP-MUCEM (CGC, CGT, FO, FSU, SUD)

Frédéric Maguet, Karine Triolaire, Anne Tricaud

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