1 février 2006
LE Miroir et le masque 13
Le masque exact et le miroir déformant.
Tromperie.
Un masque exact serait louche. C’est un lieu commun de fictions filmiques : pour diverses raisons, criminelles ou d’espionnage, un personnage change son visage, afin de présenter la face de quelqu’un d’autre. Il s’agit d’une tromperie, d’une ruse. Comme tous les réalismes ! Nous sommes dans un monde opposé à celui du carnaval. En général, le masque déforme, est fait pour se montrer en tant que masque, pour se désigner lui-même comme fausse illusion « marrante ». Il ment en affirmant son mensonge. Il ne trompe personne en tant que masque : on le sait différent de ce qu’il cache. S’il peut servir d’incognito, c’est encore en désignant ce qu’il est : les belles marquises des fêtes galantes veulent se dissiper sans être reconnues. Mais en le faisant savoir.
Désir.
Le masque affirme ce désir. Et, dans ce cas, le désir tout court. Il s’agit souvent d’un masque non-figuratif, d’un « loup »… en attendant qu’il sorte du bois. Ce loup ne ressemble à rien, sinon à lui-même, le masque qui ne fait que dissimuler. Encore que, dans le cas du loup, on puisse se demander si la ruse n’est pas faite pour être découverte, si l’anonymat n’est pas destiné à être trahi par quelque regard ardent. Et reconnaissable.
Démasquer Narcisse.
Le miroir, quant à lui, propose l’exactitude. C’est ce que lui reproche la marâtre de Blanche-neige. Peut-être plus que de dire la vérité. Car ce qu’elle veut qu’il lui annonce, elle sait déjà que c’est faux, puisqu’elle s’est vue. Narcisse est démasqué. Cette exactitude du reflet apparaît alors comme une cruauté. Si l’on se mirait en portant un masque, l’exactitude persisterait en tant qu’exactitude du masque. A moins que la méchante reine, magicienne, ne se serve d’un « miroir de sorcière » dont l’appellation lui conviendrait, mais dont l’usage lui déplairait. Il s’agit d’une glace convexe, en dôme, d’un miroir déformant proposant une anamorphose de ce qu’il reflète.
Miroir déformant.
Un miroir d’exception correspond au masque d’illusion hyperréaliste qui montre. Une sorte d’anti-masque, de visage contrefait d’apparence exacte. C’est le miroir déformant, rigolo comme un masque de carnaval. Il s’agissait naguère d’une attraction de foire, de kermesse. On passait devant de grandes glaces rendant, par exagération de telle ou telle partie, notre physionomie totalement risible. Les gens hurlaient de joie en se voyant ainsi contrefaits, de se voir pas beaux dans le miroir. On se marrait au rebours de la méchante reine qui s’inquiétait de ne pas être la plus belle. Au mieux, on aurait même pu souhaiter être le plus moche, en tant que reflet déformé. Même si cette déformation part d’éléments véritables et réels… On peut rigoler en toute sécurité. C’est ce qui différencie la rigolade du rire. La vérité du mensonge. Le visage du masque.
Miroir réformant.
De miroir en miroir, nous en arrivons à l’inverse du miroir déformant. Il s’agit d’un cylindre réfléchissant. On le pose au centre d’une curieuse semi-rosace, d’un dessin informe, d’un gribouillis en demi-cercle. Et voici qu’il reflète ce dessin en l’organisant : c’est l’anamorphose. Dans le miroir cylindrique, le dessin prend tout son sens figuratif. On y voit un personnage, un masque, une scène grivoise ou pornographique. Ce cylindre est un miroir reformant, le contraire du précédent. Il pose, à sa façon, la question du réel. Et s’il n’était que ce que nous voyons dans le cylindre ? Et si toute réalité tangible se trouvait déformée, nécessitant la vision indirecte sur la surface vitrée. Et si tout se passait dans la glace, ou de l’autre côté du miroir reformant, qui donnerait du sens au chaos?
C’est une variation de la caverne platonicienne. Oui ! Certains vertiges sont décidément délicieux. Râââh !
Galerie des glaces.
Un autre jeu de miroir forain est le « Palais des glaces ». Cette fois, nous ne sommes pas déformés, mais multipliés. Nous cheminons dans un labyrinthe et nous y croisons notre personne. Ou du moins, son reflet :
L’attraction foraine dite Palais des Miroirs est une baraque dont l’intérieur contient un labyrinthe cloisonné de glaces, les unes avec tain, les autres transparentes. Après avoir payé, on entre, il s’agit d’en sortir. C’est alors qu’on bute désespérément sur sa propre image ou contre un visiteur coupé de nous par une vitre. Les badaudes de la rue assistent à la recherche du chemin invisible.
Jean Genet, Journal du voleur.
Le transparent, le translucide, l’opaque.
Ainsi, certaines vitres transparentes nous montrent un faux reflet : devant nous, il y a un quidam qui n’est pas nous, mais qui le devrait. En effet, puisque nous pensons qu’il s’agit d’un miroir, comme la vitre d’à côté. Mais lui, le visiteur, notre semblable, que voit-il ? Rien de nous, peut-être, car il peut aussi s’agir d’une glace sans tain dans laquelle il ne peut voir que lui-même. SE voir. Se reconnaître. Pas nous. Ce reflet autre n’est pas un reflet. Un miroir qui réfléchirait le visage d’un autre quand on s’y mirerait serait une sorte de masque distant. Quelque chose d’autre. Mais ça n’existe pas : nous somme dans le monde du transparent, du translucide,de l’opaque, d’un jeu ne voir et de ne pas voir, un peu comme l’habillement d’une allumeuse experte.
La Dame de Shanghaï.
Dans ce type de labyrinthe, ce n’est plus la forme de notre corps qui se trouve en jeu, mais sa position, sa place au monde. Son être. C’est l’objet d’une séquence saisissante d’un classique du cinéma : La Dame de Shanghai d’Orson Welles (1946). Une femme (Rita Hayworth) y est poursuivie par un homme qui veut la tuer. Armé d’un revolver, il la poursuit, et tire, tire, tire des coups de feu. Il ne fait que briser des miroirs, sans atteindre sa cible car il ne sait pas où elle se trouve. Le décompte du multiple de sept années de malheur que suppose ce long-métrage n’a pas été établi, à ma connaissance.
Versailles.
Tour de force technique pour l’époque, la Galerie des Glaces de Versailles étend l’espace d’une façon saisissante. Il ne s’agit pourtant pas de masquer une exiguïté, comme on le voit dans certains cafés qui semblent offrir une vastitude doublant leur surface réelle, grâce aux glaces. Ces grands miroirs, à Versailles, ne cherchent pas à troubler. Ils font voir. Ils se font voir. Et l’image du petit monde de la cour y paraît dans sa comédie flagorneuse. Chacun veut plaire au Roi, masque des masques. Chacun y porte perruque, pour imiter le masquage, dit-on, de la calvitie royale. Ou pour feindre de vrais cheveux. Chacun y joue le rôle de courtisan. Chacun intrigue ou complote. Chacun se poudre, se maquille. Foire aux vanités, multiplication des apparences, les miroirs versaillais représentent la réalité des faux-semblants. Impassibles et froids, ils n’ont gardé aucune trace de ces mascarades. Ils n’ont pas de mémoire. Y a pas photo.
Déformation.
La galerie des glaces de Versailles ne déforme rien : elle reflète les déformations quasi « professionnelles » imposées aux courtisans par la mode de l’époque. Ce sont eux qui se sont vêtus d’habits idoines, poudrés de fin, emperruqués. Ce sont eux que la soumission transforme en marionnettes mues par une volonté extérieure : Celle du Roi. Il ne se ressemblent pas et se ressemblent tous. Dilution du moi dans le jeu des ambitions, la transformation est indépendante du miroir.
Circonstanciel.
On pourrait imaginer une galerie de glaces déformantes, multipliant à l’infini diverses silhouettes ridicules. Ou multiplier ainsi des masques, eux même transformés par la surface réfléchissante dont les creux et les reliefs modifient même l’illusion feinte d’un déguisement facial. Ce serait superfétatoire… en attendant, casser un miroir est de mauvais augure. Démasquer ? C’est selon…Le miroir demeure stable, le masque, circonstanciel.
Lecture.
La parenté indissoluble du masque et du miroir leur donne parfois l’avantage de partager un même élément vaguement cosmétique. On ne rase pas un masque. Ni d’ailleurs un miroir. Mais tout produit permettant cet acte peut participer de l’un comme de l’autre. On peut écrire sur la surface d’un miroir. Avec du savon, par exemple. Le message se dédouble, sinue suivant son reflet. Les femmes se servent parfois de rouge à lèvres, de maquillage, donc, à cet effet. C’est souvent pour dire adieu. Non : le miroir demeure silencieux, Narcisse sans écho ; C’est pour l’écrire. On peut donc lire sur le miroir, mais le masque est pré-texte :
Mes phrases sont des masques, turgescences situées directement sous la peau comprimées contre la surface. Ce qui compte, c’est seulement que le petit masque, l’épiderme, soit là au début : je sais que je vais parler de la mort, mais le début de ma phrase traite du ruissellement de la mousse de savon (le voilà, le petit épiderme) : me voilà complètement rassuré, il peut venir le seul thème important, celui de la mort, dans son gonflement majestueux (tendant à l’infini le masque et la peau -analogie ludique, décoration, thème grammaticalement et syntaxiquement subordonné à la mousse de savon : la « mousse de savon » (l’épiderme) fait un centimètre carré, la mort (la turgescence qui se trouve dessous) en fait vingt.
Miklos Szentkuthy, Vers l’unique métaphore, 1991.
Masque ? Miroir ? Deux ou trois dimensions font toute la différence.
(à suivre).
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