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orlando de rudder
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21 mars 2006

Toi, la mer (une fin préférable pour le Capitaine Nemo).

II. A Terre-Neuve il y avait une belle Dame. Ses yeux te ressemblaient. Car je l’avais voulu. Ses yeux te ressemblaient car c’est toi que j’aimais. A Terre-Neuve, bien peu débarquent : on pêche. Moi, je ne pêchais pas. Je voyageais déjà. J’imaginais déjà. Et cette femme, mise à nu, me donnait plus qu’envie de toi, la mer, la proche et la distante, ennemie inconstante et amie quelquefois. Toi, avec tous les poissons qui circulent sans cesse ! Avec algues et coraux, tes bijoux intérieurs, tes pierres émoussées, tes épaves bien à toi… Je reviens, demain, dans mon œuf de métal ! J’ai vu, je l’ai vu, oui, dans mon bateau de fer qui coule et s’engloutit, tes entrailles et viscères : je te connais, ma belle. J’ai au plus profond de toi des millions de regards, sous ta surface, sous le miroir, des millions de regard et des aveugles aussi… Tous ces yeux ! Et moi, en surface, je te contemplais rien que pour voir le ciel ! On le voit bien mieux quand on est en-dessous, pas vrai ? Ton mugissant silence m’horripile toujours ! Ta clameur m’éclabousse ton clapotis m’agace ! Les vieux amants supportent peu les manies de l’aimée ! Et toi, tu recommences ! Tout le temps, vas-y que je déferle, sous le vent, quel ramage ! Et tout ce sel, mon, Dieu ! Des millions de regards, là, sous le miroir ! Des millions ? peut-être encore plus ! Mille milliards de mille regards ! Mille millions de milliards de regards ! Mille milliards de millions de milliards de millions de regards ! Des regards de poissons, plats comme des ectoplasmes, et fluide comme ton flot, des coups d’oeils ahuris de poiscaille rondouillarde qui ne s’étonne de rien mais fait semblant quand même ! Des regards ! Des regards profonds. Des regards d’abîmes. Sauf le mien, qui restait à la surface de ces choses, sauf le mien qui rebondissait sur l’écume. Sauf le mien, qui ignorait la profondeur… Et celui de la Dame de Tere neuve, où je t’ai tant cherchée, alors même que je te fuyais Les yeux de la Dame de Terre-Neuve la reflétaient trop. Ou reflétaient son âme. Ca faisait un peu mal, puisqu’elle était sincère. Mais que faire d’une femme ? Laissons étraves et quilles : on reste à la surface, on se mire, on s’efface. Et l’on ne va jamais de l’autre coté du miroir. Alors, moi, l’amour, je me suis dit : macache ! Moi, le matelot, pas encore capitaine, moi qui ne savais pas, qui ne savait rien ou peut-être qui en savait déjà plus… Moi, reflet dans l’œil d’une belle, aussi peu solide que mon reflet, moi, existant dans un miroir, quasi-rien, nihil, nemo… Surface ! Et toi, la mer, méprisante, qui me renvoyait mon image ! Je te la donnais déjà ! Sans le savoir, mais déjà ! Durant toutes ces années d’amour en bathyscaphe, qui m’a vu, sinon toi ? Qui m’as vu ? Réponds moi ! Je reviens… demain ! Arrête de clapoter comme un détroit timide ! Ecoute-moi encore ! Qu’as-tu donc fait de moi, toi, la fatale, Madame jamais plus, mais encore et toujours, et le temps en passe pas en toi,. En toi, la mer, le miroir froid, la peau liquide, l’entraille froide, la chair frigide… Toi qu’on ne griffe pas, qu’on ne blesse pas… et qui demeure ! Tu ne m’as jamais aimée ! Ne mens pas ! Je te connais : quand tu prends cet air là, cette couleur trop bleue comme avant le mùistral, c’est que tu caches quelque chose, toi, la sournoise… je te connais ! Tu penses ! Ca fait si longtemps ! Gonfle tes vagues ! Mets-toi en colère ! Tempête et meugle : je t’aime quand même. Tu n’y peux rien, toi,la puissante ! Tu ne règnes pas sur les cœurs ! Si j’avais voulu cette femme de Terre Neuve, il y a si longtemps, c’est parce que je me croyais seul . Et que j’imaginais me lasser de toi-même, toujours la même-toi ! Je vivais en profondeur, dans TA profondeur. Alors, je suis remonté à la surface, moi, l’ « anachorète des abysses » ! Tu étais pourtant une évidence.Je t’aimais sans savoir que tu devenias une présence. Une irrémédiable présence. Et mon amour aussi ! J’étais jeune. Mais maintenant, ça ne marche plus ! je les connais, tes ruses et tes marées montantes ! J’en ai de l’expérience ! Mais j’ai trop voyagé. Je ne suis pas, moi, comme ces marins, là… ceux qui s’en vont, ou qui reviennent. Qui se soûlent dans les ports. J’aurais voulu demeurer là, en toi, bien au froid, immobile. Sans voyage, aussi stable qu’un galet sur la grève avant qu’un affreux gosse ne le ramasse. Et cela, depuis si longtemps ! Demeurer, flotter, comme un bouchon bariolé de pêcheur du dimanche. M’agiter quelque peu. Mais en gardant un fil m’attachant à la terre : on ne sait jamais. J’ai toujours peur de toi. Et pourtant, je reviens ! Mais sans fil ni filet, à nu, à cru, en vrac ! Je suis vieux, je suis à terre. Une escale comme d’autres. Mon bathyscaphe attend. J’attends, moi aussi… C’était plus simple avec la Dame de Terre-Neuve. Si je devais partir, je partais. Aussi sec ! Je suis parti, j’ai embarqué. Et je suis allé au fond dans ma coque de fer, mon navire fait pour couler, sombrer, toucher le fond. En regardant les poissons, avec leurs yeux, là, j’ai pensé, bien sûr, à la Dame de Terre-Neuve. Que veux-tu que j’y fasse ? Je ne pense pas qu’à toi ! J’ai encore bon pied, bon œil. Alors, dis-le vraiment : tu ne m’as jamais aimé. C’est à cause du sel. Ca emporte le cœur. On n’a plus de goût. Tu as trop de sel. Je n’en consomme plus. Le cœur me manque. Tu n’en as pas. J’en ai pour toi, du cœur au ventre ! Ton ventre me glace. J’en ai la fièvre. Fièvre marine, fièvre de gouffre, incandescence à grésiller sous la morsure de ton eau, de tes vagues bossues ! Destin de mer, destin-noyade, avenir morne de cabillaud transi ! Je reviens. Pour toujours ! Demain ! Sargasse ! Barents ! Atlante ! Egée ! Combien as-tu de noms ? Cent ou mille ? Enfin, des prononçables, comme le dieu des Arabes aux felouques longiformes ! Combien ? Quatre-vingt dix-neuf ? Ou neuf cents quatre-vingts dix neufs ? Ou des millions, des noms en cargaisons à remplir à ras-bord un galion d’autrefois, des nom d’or et de vague, des noms d’algues et de mort, des noms de galères, des noms de boutre, mille million de milliards de noms à embarquer, à prononcer en soi, en silence, à crier dans l’embrun, des noms à s’échouer, déchirure de récif, et des noms à dissoudre en coulant ? Des noms qu’on ne dit pas en profondeur de toi, car on se clôt le bec pour ne pas boire la tasse…
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