22 janvier 2006
LE Miroir et le masque 4
Sortie du labyrinthe : Le Bourreau et le Chirurgien (2).
Deux activités.
Un bourreau exerce deux activité distincte : tuer ou préserver la vie. Car, dans son rôle de tortionnaire, il faut que son « patient » vive, afin de continuer à le faire souffrir. Afin qu’il connaisse avec intensité les attaques persistantes et progressives de la morfle intense. Et, comme « travail » signifiait autrefois « torture », la personne tourmentée est l’outil de travail du bourreau autant que le sujet, le but, l’objet et le n’importe quoi de ce travail. Qu’il justifie en demeurant.
Paresse.
Le supplice de la croix allège la besogne du bourreau en retardant la mort: il n’y a qu’à attendre. C’est beaucoup plus facile de cette façon !
Débouchés.
Le chirurgien, le médecin ont aussi le devoir de prolonger la vie. Ils n’ont pas le droit de donner la mort pour abréger des souffrances. Il est plus facile de devenir bourreau. Il y a, de surcroît, beaucoup plus de débouchés dans cette dernière profession.
« Casser sa pipe ».
Avant le masque d’Ombredanne, le chirurgien faisait souffrir. Autant que le bourreau. Et la souffrance tuait souvent. Le soldat qu’on amputait « cassait sa pipe » : on lui avait conseillé, pour endurer le mal, de la serrer entre les dents. La mort relâchait les mâchoires et la pipe de terre tombait sur le sol… On donnait de l’alcool ou un coup sur la tête au malheureux blessé pour tenter d’atténuer la douleur de son être. Comme on droguait les sacrifiés incas qui, paraît-il, allaient au supplice, radieux et souriant : on allait leur arracher le cœur.
Question.
L’idée même d’une torture sous anesthésie nous paraît très con. Pourquoi ? Il n’y aurait là aucun mime ni semblant.
Hâte et lenteur.
Le bourreau prend son temps. Le chirurgien militaire, le grand Ambroise Paré, par exemple, se hâtaient pour que la douleur tueuse cesse au plus vite. Larrey, qui opérait durant les batailles napoléoniennes avait mis au point une méthode permettant de trancher une jambe en quelques secondes. Bourreau et chirurgiens en des combats jumeaux : l’un fait durer le mal pour le plus grand bien de son patient, pour la guérison de son âme. L’autre se hâte, pour le plus grand bien de son patient, pour la guérison de son corps… Etrange parallèle ?
Sadiques aveulis.
Il faudrait être bien naïf pour s’imaginer que les Inquisiteurs n’étaient que des sadiques aveulis par la haine. Les supposer tous cruels n’est parfois qu’une projection qui en dit long… Il y en eut quelques-uns, certes. Mais la plupart ne pouvaient que se montrer sincère : Dieu n’est pas une excuse pour un dominicain ! Etranges moines, étranges hommes ! Nous ne savons plus comprendre ces mentalités, ces représentations.
Ambivalence humaine.
On en a même canonisés. Et, ces mêmes hommes qui faisaient tourmenter l’hérétique, distribuaient le pain aux pauvres, leurs frères. Nos frères. Soignaient gratuitement, s’acharnaient à soulager les misères terrestres autant que l’inconfort spirituel. Le tout par charité. Ces érudits, ces déchiffreurs de textes obscurs, aimaient bizarrement les hommes en un curieux amour, sous la lumière fameuse de Saint Paul de Tarse :
Quand je parlerais toutes les langues de la terre et des hommes, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain qui résonne.
Saint Paul, I Corinthiens, 13 .
Question.
On se demande alors si tous ces bonzes, lamas, gourous aux sourires extatiques et respirant la sérénité ne tortureraient pas, comme leurs prédécesseurs, si leur foi venait à leur ordonner. Ou s’il fallait obéir au Supérieur perinde ac cadaver à son ordre de massacrer. La réponse est accablante pour certains : l’équanimité du zen, les ravages des mystiques musulmans et hindouistes en Inde nous montre que plus une personne a l’air d’avoir le cœur en paix, plus elle est susceptible de tuer. Pour le Bien. Le mysticisme n’est pas seulement le masque du sadisme et du masochisme. C’est aussi le reflet inversé de ce qu’il y a de pire dans l’être humain. Avec, en prime, quelque mépris pour soi-même, ce qui constitue la pire des indignités. Sinon, pourquoi quelques uns s’échineraient-ils vers la sainteté ?
Être un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l’unique chose importante.
Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu.
Bas les masques.
La sollicitude, la compassion, l’exigence de justice doivent aller de soi. De soi-même vers les autres. Sans efforts ni sous l’ombre de l’odieux égoïsme du sacrifice ou de la charité. Cette dernière n’est que monnaie d’échange, marchandage du Salut. Quant au sacrifice… Qu’il est bon de souffrir quand on le fait payer par mille dévotions ! Certains ont même enduré les pires supplices pour jouir ainsi complaisamment de leurs propres tourments. Ce sont des masques pour éviter de montrer, de se montrer, le reflet hideux d’une indignité ressentie. Et qui ne saurait être illusoire, du fait même qu’elle est ressentie Le saint est le reflet du salaud, l’ombre de l’homme de bien. L’humain ? C’est autre chose. Et c’est beaucoup plus digne ! Bas les masques ! S’il existait de vrais saints nous ne le saurions pas…Certaines humilités sont des orgueils miteux, des masques illusoires et des reflets faussés.
Perversité.
Ces moines portaient la bure claire. Un costume n’est pas un masque. L’habit ne fait pas le moine. Mais il masque l’imposteur, le comédien. A l’époque, la confession se faisait à visage nu, face à face, en miroir. On a masqué le prêtre, vers le XIXe.s. Par, dans le confessionnal, un grillage de bois, fait de croix en treillage Il y a déjà l’idée d’un masque, d’un rôle pourtant bien clair qu’on assumait avant à visage découvert. Soigner, guérie l’âme ou le corps demande sans doute cette dissimulation : les médecins soignant la peste portaient des masques aussi pointus que des chapeaux de fée. Ou d’astrologues. Ambivalence humaine que la cruauté d’amour divin. Que cette sincérité d’inquisiteur. Que cette…perversité. Mais ce n’est pas la seule que le dogme comprend. Il ne s’agit que de la plus surprenante.
Le baiser à la croix.
Le bourreau, guérisseur chtonien nous élève donc à l’azur. Tandis qu’on nous tend une croix. Avant qu’on soit roué, par exemple…Une croix qu’on embrasse à la roue adossé. Le Christ ne posa ses lèvres que sur une éponge vinaigrée. La croix, dans son dos, lui était invisible. Puis, après sa mort, elle devint signe, témoignage, conjuration, signature…
Le signe de croix.
Une fois le Christ déposé, regadons la croix. Puis allons derrière elle et voyons-la de dos. Il sera intéressant de notre les différences, en regardant un entre-deux jouant paroi, faux miroir. Et l’on se demandera avec insistance s’il est possible de saisir en vrai l’inversion. Que raconte t-on ? Selon certains, Cyrille et Méthode, allant évangéliser les pays d’Europe centrale se dirent : « ces gens sont frustes. Si nous leur montrons le signe de croix , il le feront comme nous. Enfin, comme ils nous perçoivent. C’est-àdire à l’envers. Nous allons donc l’inverser pour que tout aille bien ».
Orient.
Or, les futurs orthodoxes n’étiaent pas si bêtes que ça… ils se signèrent donc de la même façon que les évangélisateurs. Bien entendu, cette histoire est aussi attribuée à des prophètes d’Orient venant en Gaule et qui et dont le geste était l’inverse du nôtre… Peu importe. Revenons aux supplices : on n’a pas de moutons…
Ressemblances.
Le supplice de la roue, que subirent Cartouche et Mandrin, des voleurs assassins fut l’horrible reflet du supplice de la croix. C’est comme un miroir faussé, quelque chose qui ne fonctionne pas… du miroitant, du ressemblant, de l’inversé, selon un certain plan, mais non superposable. Ces membres qu’on étire, qu’on étend pour la suffocation, sur la croix des esclaves, voici qu’on les brise sur la roue inscrivant l’homme, mais ne lui donnant pas sa forme. La croix ressemble au crucifié. La roue ressemble à l’infortune. Et les yeux du bourreau luisent derrière son masque…
Eparpillement du continu.
Il écorchait jadis. On ôtait la peau des condamnés. On démasquait leurs corps et non point leurs visages. On les mettait à vif. On démembrait aussi par écartèlement. Cruauté symbolique, sinon elle n’aurait pas servi à quoi que ce fût. On la pensait utile. On en est revenu. Ecarteler, c’est encore une croix. Celle du parricide, Damiens ou Ravaillac. Démembrés à grand-peine… Symbole évidemment, bien plus que c’était masque : demi-portion de vérité. C’est à l’intérieur, dit-on que tout se passe. La mise à nu, même moins cruelle passe par le chemin d’acquérir sa présence, au-delà de l’ombre, du masque, du reflet… Pour devenir absence, dénuée, dénudée. Rompue, divisé. Déshabillé de sa présence, et de l’aujourd’hui fugace. Après la mort de Catherine Pozzi, on trouva ce poème. Elle en dit davantage :
Ave.
Très haut amour il ne se peut que je meure
Sans savoir d’où je vous possédais
En quel soleil était votre demeure
En quel passé, en quel temps, en quelle heure
Je vous aimais
(…)
Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini
Infiniment quand je serai rompue
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi.
Par l’univers en mille corps brisée
De mille instants vous rassemblez encore
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor.
Vous referez mon corps et mon ouvrage
De mille corps emportés par le jour
Vivre unité sans nom et sans visage
Cœur de l’esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.
De l’âme.
L’âme ? Etrange et familier bazar de l’Unique. Miroir d’œil. Et du bon. Comme de l’autre.
Bonne fame (sic).
Signature ? Revenons en arrière : la théorie des signatures, qui servait aux médecins érudits et savants, qui connaissaient à la fois par la pratique et par les livres l’effet et la bonne réputation (fame, en Ancien et en Moyen français comme en anglais fame : célébrité voir : « fameux » ou familier « que l’on connaît bien » : il s’agit de remèdes de substances et de plantes éprouvées). Un remède de « bonne femme » est un remède recommandé par un médecin savant) de médicament. Tandis que la médecine, tant décriée du temps de Molière était, en partie l’équivalent de la phytothérapie et des médecines orientales qui, elles, ne sont pas tournées en ridicule .
Illettrisme crucial ?
Signatures, donc : l’idée était que le remède, grâce à la bonne volonté du Seigneur, nous indique lui-même son utilité : Telle plante ressemble à l’organe qu’elle soigne. En est l’imitation formelle, le miroir, la semblance. Signature, donc, voulue par le Divin. Divines aussi la signature de ceux qu’on croit illettrés. En effet, lorsqu’on trouve un texte juridique, notarial, etc, signé d’une croix, on s’imagine un peu trop facilement que le signataire ne savait pas écrire. C’est possible, cela est arrivé. Parfois même, il savait litre, mais non écrire. Mais là n’est pas la question. La croix est un autre signe, un autre seing, un autre griffe…Un autre masque.
La croix est un masque dont chacun peut faire usage
Isidore de Séville, Etymologies.
Et ce masque peut être « en abyme ». La croix peut, chez quelqu’un qui sait signer autrement, une sorte de code secret :
Parfois j’utilisais la croix pour avertir ceux qui étaient à même de le comprendre que je ne ferais pas ce que j’avais écrit.
Déclara Jeanne d’Arc lors de son procès .
Bouclier, blason, miroir.
Saint Isidore écrivait ceci au VIe.s. Mais, déjà on signait avec ce masque…Mais c’est au VIIIe.s. Que les bagues et sceaux armoriés furent réservés aux souverains. Les autres, les marchands, les nobliaux, les notables usaient d’un anneau au chaton gravé d’une croix en creux, un « masque » sur le doigt. Le roi usait de son blason, rappel du bouclier, qui évoquerait un masque protecteur du corps, comme le masque d’escrime l’a été ensuite pour le visage…
Anti-masques.
Et, sur le blason, les armes, la représentation de l’identité royale ou nobiliaire… Armes parfois parlantes, en rébus, en imitation, en miroir… Cependant ces boucliers, servant à des hommes de guerre masqués par leurs hommes étaient en quelque sorte des « antimasques » puisque, par le moyen des armoiries, ils servaient justement à ce qu’on reconnaisse son porteur sur le champ de bataille, qu’on ne le confonde pas avec un ennemi…
Reconnaître.
Reconnaître, c’est aussi pouvoir dire le nom d’une personne que l’on voit. Ou de se méprendre s’il s’agit d’un sosie ou d’une représentation fidèle. Comme le bouclier, le blason, il s’agit d’une affaire de signes de reconnaissance. Que l’on parle d’une famille ou d’une personne. D’un individu ou de sa lignée.
Il y a des peuples chez lesquels les noms désignent des familles ; il y en a d’autres où ils ne désignent que des personnes : ce qui n’est pas si bien.
Montesquieu, L’Esprit des lois, XXIII, iv.
Nom et nombre.
Du nom au nombre il n’y a qu’un pas. Le Livre des Nombres est rempli de noms. Il présente ou représente des généalogies. Le nombre est apposé aux rois appelés de la même façon que… le premier du nom. Lequel est désigné par un nombre ordinal et non cardinal : François Premier, et François deux, par exemple. Pourtant, l’usage ancien privilégiait l’ordinal : Louis le neuvième, disait-on. La similarité du nom d’un successeur est l’évocation de celui-ci. Mais peut-être un appel à la ressemblance : Napoléon Ier ? C’est le second en pire, dit-on plaisamment. Un curieux « air de famille ».
Llull.
La parenté nous fait ressembler à nos parents. Un peu comme l’amour nous fait ressembler, selon Maître Eckhart à celui que l’on aime. L’Ami ressembla à l’Aimé, ce qu’explicite Raymond Lulle dans, justement, Le Livre de l’Ami et de l’Aimé. Raymond Lulle ? Pour notre propos, son nom catalan est plus approprié, puisqu’il est « en miroir » : Ramon Llull . Encore faut-il penser, imaginer, définir les caractères de similitude de l’un et de l’autre…
Une ressemblance frappante.
Ils sont parfois imprévus. Les miroirs déforment et l’amitié rassemble qui se ressemble. Voire… Car, en effet, rien ne ressemble plus à 17296 que 18416. Cela saute aux yeux ! Et bien des gouttes d’eau auront passé sous les ponts avant que ça ne change. Que penser du nom par rapport à la chose, du chiffre par rapport au nombre ? Quelles correspondances entretiennent-ils ? Car il y a quelque chose plutôt que rien. Nous associons les uns aux autres sans même y penser. Comme s’il s’agissait d’une bijection, d’un jeu de reflets.
Amicaux.
Si l’égalité n’est pas la similitude, comme le montre le cas des triangles euclidiens, les ensembles nom/ nommé, Nom/ personne, chiffre/nombre ne présentent pas d’éléments communs de l’un à l’autre. Les caractères de ressemblance sont ailleurs. Comme dans l’amitié, puisque l’Ami n’est pas le sosie de l’Aimé. Et que 17 296 ne ressemble pas à 18416, encore qu’il y ait des chiffres communs aux deux nombres. Et même des valeurs communes, comme le six, chiffre des unités identiques de l’un à l’autre. Ce sont pourtant des nombres amicaux. Trouvés par Fermat lui-même.
Aliquote.
En effet, les sommes de leurs parties aliquotes sont égales. C'est-à-dire l’addition de leurs diviseurs autres qu’eux-mêmes. Des quantités constitutives se ressemblent : on est amis. Et l’amour ? Ma chérie, ma colombe, ma belle, mon aliquote… Nous nous ressemblons par ce qui nous divise… ombre du nombre… Assumons quelque bijection en toute équipotence !
(à suivre)
NB: je ne sais pas comment faire apparaître els notes du dossier original!!!!
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