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orlando de rudder
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21 novembre 2005

Mélancolie pratique 9

Le Forum. La communication absolue, c’est la publicité. L’expression absolue, c’est la poésie. Jean-Benoît Nadeau, Les Français aussi ont un accent, 2002. A l’espace sauvage, sylvestre, rural du carrefour, répond son homologue urbain : la place, le forum. Ce lieu d’aboutissement de routes et rues représente aussi un lieu de justice, de passage, d’expérience. centre d’une ville, d’un quartier, agora ou forum, la place se vit en théâtre de la vie publique. On y flagellait, on y exposait au pilori, on y jugeait. Autrefois, on n’y exécutait pas : la mort demeurait foraine et les gibets ponctuaient un paysage hors-les-murs. Puis il a fallu des spectacles plus forts : trancher la dextre d’un voleur devint un acte public, comme de rouer un grigou, autant que d’étêter un roi. Lieu de poète aussi, de diseur, de griot. L’aède y vendait ses salades non loin des légumiers. La chair des songes côtoyait la triperie. On imagine l’aède aveugle souhaitant que sa sébille s’alourdisse et scandant l’épopée des grands hommes de jadis, la grandeur des vaincus, la méchanceté des autres… chanteurs d’épopées ou de mornes goualantes, hurleur de faits-divers ou cancanant des canards au sang… Vale Vates, Salut poète… la frontière ténue qui le sépare du prophète de coin de rue, du prédicateur d’urgence pour cause d’imminence de la fin du monde… le gibet n’est pas loin ou plutôt, le bûcher ! Encore une fois, le destin s’intègre mélancoliquement dans celui qui est : au feu extérieur qui consume chair et os répond le feu intérieur qui arde en profondeur et fonde la rhétorique de nos vraies émotions : Je suis un feu dévorant. Jean-Pierre Brisset, La Grammaire logique . Temps de sapience et de science, de marche et d’avancée… Prophète ! C’est l’autre image du poète, du diseur d’épopée, du voyant, fût-il aveugle : le forum, c’est lui-même, intérieur d’extérieur, jumeau à la Janus du carrefour sylvestre. En ingérant le forum, il devient autrement lui-même, le lanceur de vocables, le charrieur phonétique.Il règne ici ; on s’assemble , on écoute. Il faudra bien écrire. Ca libère le monde. Ou ça ne le libère que pour l’un ou pour l’autre. La signature. Imaginons une place losange. Une route y vient, passant par chaque arête. A la source de ses route, une lettre, comme pour désigner une droite infinie qui viendra là. Ces consonnes font partie du nom de l’empereur. et c’est le monogramme de Charlemagne, le monogramme, d’ailleurs, d’autres carolingiens. C’est déjà un texte, ce pictogramme, une loi, une proclamation. Le roi, qui fit renaître la vieille littérature et copier à l’envi les œuvres antiques écrivait l’Histoire. Il fait ainsi partie des princes poètes, des tyrans à légende, les écrivant autant qu’il suscitait l’écriture des professionnels de la plume : extérieur, intérieur, désir de durer de l’écriture comme de la parole qu’elle représentait. Progrès de l’intériorité, du forum, du carrefour extérieur au croisement profond qu’on parcourt au fond de soi. S’y rencontrent tous les vents de la terre, tous les peuples, toutes les lois. Intériorité ? demeurons dans la nostalgie germanique. Charlemagne rêvait de Rome. On en rêvait encore bien des siècles plus tard, même dans Nuremberg. On y redessinait les lettres, les caractères, les signes. La signature d’Albrecht Dürer se burine en auto-digestion. Le A du prénom engolbe le D de la lignée. L’individu prime sur l’Histoire à laquelle il participe et qu’il va modifier sans l’engendrer en exerçant un pouvoir. Avec ces deux signatures, nous découvrons du sens et le chemin glorieux de l’individualité. Tout art est sexe, dit l’autre, et nous ne nous divisons plus pour régner, comme l’amibe originelle, tout ce qu’on crée, tout ce qu’on engendre est autre… Une généalogie, c’est de l’altérité. du même au même, parfois. Du double au miroir, du reflet à l’ombre, l’architecture mélancolique de l’écriture s’affirme, comme celle de tout artiste qui affronte le glissement infini des significations. Tout art est texte : le calembour, ô carrefour, ne s’insinue qu’à l’entour de cet amour là ! Or donc, le carrefour, devenu place, monogramme urbain, représente l’extérieur par rapport à la demeure d’un citadin. C’est aussi le centre de l’intérieur, de la ville entourée de murs pour le forain, le marchand ambulant, le poète vagabond. Le forum accueille ce qui vient d’ailleurs, du dehors : forum et foris, dedans et dehors se reflètent. Ce n’est que justice ? non : c’est aussi justice ! elle s’oppose à l’arbitraire d’Artémise, du Diable, du souverain sauvage des carrefours sylvestres. Le jugement ou l’ordalie sur la place publique illustraient la loi tout en l’administrant. Le mot forum devint synonyme de tribunal. Il se raccourcit en for. On parla de for ecclésiatique ou « for extérieur » pour désigner les tribunaux de l’Eglise, et de « for intérieur » pour désigner le pouvoir de l’église sur les affaires spirituelles. Implacable destin du sens fortifiant l’intime : le « for intérieur » est aujourd’hui le fond de l’être, le « tribunal de la conscience ». La civilisation réside en cette conquête de soi. Ce qui de soi à soi est cela-même qui pèse le pour et le contre, le bien personnel, le mal intime évoque l’histoire de notre littérature. La psychomachie médiévale, joute au fond d’une âme entre les vices et les vertus mène, si l’on veut, à Dujardin, à Joyce, à Proust par glissements progressifs du sens de la marche, du pas lourd, lent, de ce poète antique ruminant ses scansion au fil de son chemin, au fur et à mesure de sa progression parmi les arbres, sur les croisées de chemin, les fourches, les places, les coins de rues et de bois. Itinéraires… Ce tribunal de la conscience, comme le forum, mesure, pèse, découpe à l’aune des souvenirs, agiote au taux du devenir…Le forume, c’était aussi le marché, ce simple marché des places villageoises ou ce « Ventre de Paris » célébré par Zola dans un poème symboliste incrusté dans un roman, joyau d’une couronne de réel assumé. Les conséquences de l’acte de vendre, l’aspect parfois boursicoteur des affaires traitées sur la place publique firent que forum, raccourcit et modifié en fur en viont à désigner le taux, le pourcentage. La locution « au fur et à mesure », calque du latin ad forum et ad mesuram, l’atteste. en même temps, elle illustre ce trait fondamental du français »de cérémonie », de la scansion du trouvère, de la littérature médiévale : ce balancement harmonieux de deux termes au parfum de synonymes, mais qui n’en sont pas, d’abord parce que ça n’existe pas, ensuite parce que ce ne serait pas du jeu. Ainsi le trouvère, le « trouveur de mots » annonçait-il son poème : il allait le « dire et conter », demandant au public de « l’entendre et l’écouter », au fur et à mesure de son déroulement, du crescendo des tases, jusqu’à la catastrophe, dénommée explicit. Cette parole poétique, ce flot d ‘épopée se disait en langage travaillé mais simple. En verba de foro , en usant des mots dans leur usage courant, selon l’expression de Cicéron, préfigurant Malherbe qui voulait qu’on s’inspirât de la langue des travailleurs et « gens mécaniques », des habitués de la halle. Grande exigenge : le sens s’y oppose par ses savoureuses dérives. For, en latin, c’est aussi dire, parler, comme foris est le dehors, ce qui s’exprime à l’extérieur et ne dit rarement qu’une seule chose à la fois. Car si le sens glisse, voluptueuse caresse, vers l’universel, la phrase, la période, le mot présentent un caractère discret : il y a là un mot, et non un autre : L’artifice de l’écrivain a cette infériorité sur celui du peintre qu’il ne peut montrer les choses que successivement. Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse. Voici pourquoi nous devons marcher, avancer, progresser, vagabonder : chaque pas est unique, tandis que le regard nourrit la mémoire. Chaque pas contient d’innombrables visions. Instants volés, gloutonnés, aimés, haïs. IL nous faudra affronter l’ampleur des choses qui arrivent, puis en restreinndre le foisonnement lorsqu’on rédigera. On ne saurait tout dire. On ne saurait tout conter. On ne saurait tout retracer. On ne saurait tout écrire. Le poète restreint le champ du possible. Nécessairement. Ordonner le groullement du carrefour, c’est parfois c ommettre un « arrêt sur image » ou une épiphanie. Redoutable vision, révélation photographique, instant liquide réfrigéré. L’immobilité soudaine, blocage du mouvement existe en pleine lumière et c’est la scène miraculeuse, l’illumination. Parfois, au contraire, ça se vit dans une noirceur soudaine, une nuit pétrifiante constituant une sorte de paralysie d’inspiration : c’est l’aporie mélancolique préparatoire à un autre type d’action de faire ou poesis… Voleur de feu, voyant, voleur d’instant, le poète, voleur de feu au foie de Prométhée dératé, homme de l’être et de lettres , peut n’en sélectionner que trois. « L’homme aux trois lettres », en latin, n’est ni un sot, ni un con, ni un nul, mais plutôt malin… c’est le voleur, dont le nom est fur en dialecte de Rome. Ah ! nous le voyons, ce pendard, qui coupe les bourses sur la place, tandis que les badauds écoutent le harangueur, le diseur, le trouvère. C’est aussi le brigand de carrefour qui détroussera le voyageur, mais aussi le littérateur vagabond, le moine lettré méditant une fable, le Prince d’Aquitaine assoupi sur son cheval ou le Desdichado en querre d’aventures… Voleur volé…le fur nous mène au furtif, au fureteur : c’est notre vivacité d’ombre qui passe et qui fouille, d’Asmodée soulevant le toit des demeures, de spectateur devenant témoin, de détrousseur d’espace et forgeur de mémoire. La furtiva nox, « nuit furtive », chez Ovide est la douce nuit de l’adultère, du vol d’amour. Oh là là, que d’amours plendides avons nous rêvées, écrites, transposées… L’auteur conscient baise au moins ses héroïnes. Dulcinée dans la paille, Tourvel sur le satin, Justine sur une planche à clous, Pamela n’importe où. Ecrire ? ah ! notre désir de l’autre, fût-il créé par nous (non engendré !)… De quoi s’agit-il ? De l’amour des lettres ? Peste ! c’est une ardeur de moine : L’Amour des Lettres et le Désir de Dieu est le tite d’une formidable étude sur la culture monastique médiévale. Quel titre ! quelle révélation ! Pour nous, auteurs, désir d’être Dieu ? Créateur ou démiurge, dieu, diable, Verbe : l’écrivain. Maxima deus intra me Disait Médée, tueuse des enfants qu’elle fit naître, comme n’importe qu’elle romancier. Médée, voleuse de vie… Voleur se disait aussi furcifer. On pourrait un voir le sens de porte-fouche, de même que Lucifer porte la lumière. Le furcifer sera probablement promis au fourches patibulaires, au gibet, à l’échafaud, à la mauvaise fortune de la roue. Ses doigts fourchus suivront sa main sous le couperet de la charia. Bref, il porte en lui la fourche qui le portera. Voici une métaphore du poète aussi ! De fourche en fourche, au fur du fors, nous revoici dans la forêt. En latin, c’est tout simplement sylva. Alors pourquoi forêt ? a cause du forum ! la sylva forestis ou forêt du tribunal, est soumise à la juridiction royale, d’où son nom. Et c’est ainsi qu’on y pend les voleurs, ou qu’on y rencontre les hijackers, les brigands de grands chemins qui nous attendent au tournant, au carrefour, munis d’arcs, de tromblons, de glaives ou de fourches. Furcifer, te revoici. Notre vieil ami le Diable nous toise, ironiquement. L’ironie est une épice constituante de la mélancolie. Car le fur, le voleur est dans le Traité sur les psaumes de Tertullien, comme dans l’œuvre de maint auteur chrétien des premiers siècles, une désignation du « voleur d’âmes », du Malin. Il est furax, « hors de lui » autant que furtif. Il nous dérobe, nous met à nu… Il faut se dévoiler, se voler à soi-même pour écrire. Il faut se souvenir de la lente marche des vieux maîtres, avec une flamingance ahurie de graveur mélancolique, une vivacité d’aède carapatant sur les chemins rocailleux du monde héllénique… avec le monde entier pour bagage. Ca fait lourd. Sauf que ça n’est ourdi que d’étoffe de songes. NNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNNN Transparences et reflets : Tel passeur de lumière. L’homme est le miroir d’une ombre. Pindare, 8e. Pythique. Le miroir de ce que nous sommes ou fûmes, de l’éternel soi en nous, tarabustant le je, termite du ciboulot, écraseur de mémoire… Miroir ou Psyché ? Amour ou toujours ? Hier ou encore ? Maintenant ou tout de suite ? Méfiez-vous des psychés Qui reflètent vos vingt ans Elles sont feintes Norge, « Autoscopie » , Plusieurs malentendus, 1926. Miroir peu rassurant, enlaidissant le trait, miroir qui nous savoure en tant que temps perdu. On lui parle parfois. A moins qu’il ne s’agisse de la voix du reflet, de ce qui souffre en image, face-à-face, inéluctablement, avec ce silence là. Qui bruit de tous les sens. Experior curis et dare verba meis Ovide, Tristes, V, 7, 40. Miroir, perte de temps, reflet d’aucun, de moi. Et de l’ombre du noyer, sous la lune. Cette lune que représente Séléné comme Hécate… Elles symbolisent parallèle. Une fois écrite, la page n’a pas de choix, mais un destin tout de même. On a résolu le dilemme du carrefour, on a trouvé la voie. Le sens ? On le cherche toujours… le décrire n’est pas l’écrire. Voici ce qu’est le futur : cette impossibilité réitérée ! Miroir, glace sans tain, ou encore « illumination », vitrail ? L’écriture éclaire. La clarté de la langue, ou son obscurité jouent de la clôture, de l’hermétisme ou de l’évidence aveuglante : c’est la vue. La tâche du verrier le rend humble parce que la lumière lui rappelle sans cesse qu’elle est insaisissable, tandis que la pratique de l’écrivain est arrogante parce qu’elle englobe les choses dans une vérité arrêtée Bernard Tirtiaux, Le Passeur de lumière, 1993. Quel miroir serait humble ? Peut-on se permettre ce luxe, l’humilité ? On trouve dans une patrologie l’histoire de deux ermites. Chacun tentait de devenir plus humble que l’autre. A la fin, ils se battirent. Etre humble, c’est devenir frappé. Le désert du poète se trouve aussi en lui même et son style, sa colonne est une tour d’ivoire plutôt imaginaire. Verrier ? c’était, avec l’écriture, la poésie, l’une des seules activités qu’un noble pouvait exercer sans déroger. Ce sont des activités nobles en elles-mêmes. Assumons un juste orgueil. Voire pire, devant les Phillistins qui parasitent la vie, la culture, l’amour : O poètes, vous avez été orgueilleux, soyez plus, devenez dédaigneux. Stéphane Mallarmé Proses de jeunesses. Hérésies artistiques. L’Art pour tous. Ce n’est pas une attitude, mais une nécessité, en ce monde de banquiers. On en meurt fusillés, comme Garcia Lorca. La noblesse demande ce dédain. Voit-on Prométhée se comporter humblement ? donnons le feu, la lumière. « rendez-moi véhément », priait Virginia Woolf. Quelle lumière est timide ? Le je de l’autre demande la mémoire, l’orgueil de la vivre et la lumière réfléchie ou filtrée par le miroir, le vitrail, l’eau vive,le silence ou l’adversité. Procédures et procédés. Mon esprit pense à mon esprit et mes yeux regardent ma main. Paul Valéry, Alphabet, 1976. Queneau, en célébrant les règles, les techniques dont parle aussi Baudelaire réagit à la fois à une conception bourgeoise, cucul, et romantisante de l’inspiration commes à « l’écriture automatique » des surréalistes : Cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre qu’un poète qui écrit tout ce qui lui passe par la tête et qui est esclave d’autres règles qu’il ignore. Raymond Queneau. Le Voyage en Grèce. C’est nier la conquête de l’immédiateté. L’automatisme se montre plus convainquant lorsqu’il est pratiqué par des gens cultivés, c’est-à-dire qui connaissent les règles, parfois d’une façon telle qu’ils n’en ont plus conscience. Si Hugo pouvait improviser des alexandrins, c’est bien parce qu’il en avait appris la forme, la construction depuis belle lurette . Il s’agit d’une sorte d’incorporation mentale qui féconde la spontanéité. Le secret, c’est d’écrire n’importe quoi, c’est d’oser écrire n’importe quoi, parce que lorsqu’on écrit n’importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes . Julien Green, Journal 15/08/ 1956 Ecrire « tout ce qui nous passe par la tête » serait tentant. C’est le conseil de Ludxwig Borne, dans son ouvrage intitulé Comment devenir un écrivain original en trois jours. Notons quccccouvrage fut offert par Sigmund Freud à Martha, avant leur mariage… Toutefois, le poète qui écrirait ainsi ne peut exister : il faudrait un tel travail pour parvenir à cette absolue spontanéité qu’on ne saurait pas même l’envisager. De plus, tenter de noter ce à quoi on pense, contamment modifie la pensée même et devient une sorte de technique d’écriture, pour peu qu’on s’y consacre. On finirait par diriger le flux mental. Et l’on finirait peut-être par redécouvrir des techniques d’inspiration. Grace Pailey adoucit cette hautaine perspective : Écrivez sur tout ce que vous ne comprenez pas du tout, si vous pensez détenir la vérité sur un quelconque sujet, passez à autre chose. Grace Pailey, C’est bien ce que je pensais, 1999. L’inspiration, c’est « penser à autre chose » mais aussi penser autrement. C’est l’oubli conscient des habitudes. On peut y joindre celui des règles et des contraintes. Il sera illusoire : elles agissent comme des réflexes conditionnés. Il est des inspirations qui ressemblent à des transes, à des états sophroniques ou hypnotiques. La transe est organisée en discours, comme ce qui apparaît dans ces états. Elle n’en observe pas moins des règles implicites. Sinon ce qu’elle révèle serait plus qu’incompréhensible : inexploitable. Vacitiner, c’est parler dans un ordre différent. L’état d’inspiration peut sembler fortuit. En fait, elle arrive souvent par nécessité.Beaucoup d’auteurs voient un problème de rédaction se résoudre soudain, au moment où l’on s’y attend le moins. D’un seul coup, en effet, on « pense à autre chose », ce qui est une bonne méthode. Ce qui arrive par association d’idées, par analogie, par des je-ne-sais-quoi subtils qui sont le fondement même de notre esprit conscient et inconscient. Penser à autre chose nous délivre souvent, même si, parfois, on ne l’accepte pas : Jamais je ne’oublierai ma mortification lors d’un festival Wagner à Munich, d’avoir assisté à une représentation admirable de Tristan et Isolde sans en rien entendre. Les toutes premières mesures déclenchèrent ma rêverie et je me mis à songer au livre que j’éceivais : d’un seul coup les personnages s’étaient mis à vivre devant moi et à tenir de longues conversations. Je souffrais avec eux et parageait leurs joies ; les années défilaient, riches en événements : les printemps éveillaient ma ferveur, les hivers me trouvaient affamé et transi ; j’aimais, je haïssais, je mourais. Somerset Maugham, « le pain de l’exil », Amours singulières, 1995. Somerset Maugham se découvre en flagrant délit d’inspiration, en train de « penser à autre chose ». Il ne mentionne pas qu’il a entendu la musique et qu’elle fut peut-être, tout ou partie du déclenchement de sa méditation, rêverie active, contemplation. On sent, dans la « mouvance Queneau », une justification de l’écriture. Une morale de l’élaboration transparaît comme s’il était révoltant qu’écrire, à force d’avoir travaillé, aimé, pratiqué, pensé, « aille de soi ». La contrainte, « formule chimique » de la création ne peut constituer qu’une étape. Elle ne produit que des textes incomplets : on y ajoute nécessairement le souffle. Il faut dépenser un autre type d’énergie pour saisir et conserver l’état d’inspiration. Ce qui demande de la vigilance, voire de la brutalité : Ne flanez pas en sollicitant l’inspiration ; précipitez-vous à sa poursuite avec un gourdin, et même si vous ne l’attrapez pas vous aurez quelque chose qui lui ressemble remarquablement bien. Jack London, Profession : écrivain, 1980. L’inspiration, ça se provoque. Mais c’est du vif-argent : ça vous glisse entre les doigts. Et l’on ne parvient pas, même si l’on maîtrise bien les techniques de méditation, de roumégnage, de marmonnement mental. Même si l’on peut s’ échapper des ruminations et macérations pour faire jaillir un cri du cœur lentement, mais inconsciemment ourdi. Chaque mot naquit-il depuis le fond des âges pour surgir d’un seul coup, déchirant soudainement un certain silence de notre âme ? La liberté est un travail à temps complet. La contrainte de type oulipien, comme les procédures des grands rhétoriqueurs font partie de notre boîte à outils. C’est ce que déclare Christiane Baroche à propos de notre cher et regretté Jacques Bens : Ce piler de base de l’Oulipo me semblait trop inféodé à la contrainte, laquelle a ses limites. « Monsieur Bens », Le Feuilleton, Revue de la société des Gens de Lettres, n° 8, automne-hiver 2001-2002. La contrainte, qui, sous une forme ou une autre a toujours existé ne dispense pas du talent. Celui de Jacques Bens, subtil, élaboré, parfumé provenait aussi de bien autre chose. D’une qualité humaine, celle que nous devons cultiver. Et dont une vie d’écrivain est la quête infinie. Pour beaucoup, l’écriture commence après. Lorsque tout a été essayé. Quand il faut écrire vraiment, remanier, comprendre, aimer ce qu’on a obtenu, cet embryon de texte obtenu par la technique, la contrainte ou tout ce qu’on voudra et qu’il faut parfaire et compléter. En revanche, ce qui est « inspiré » naît parfois intouchable, cohérent dans sa forme : il n’y a rien à changer. C’est par le mélange de toutes ces possibilités qu’on écrit véritablement, complètement, allègrement. De grâce, n’oublions jamais La phase spéculative de toute production Henry James, Lettre à Edith Wharton, 7 mars 1908
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