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orlando de rudder
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13 novembre 2005

Antoine Blondin

J’aimais Antoine Blondin, Albert Vidalie. Cependant, quelque chose dans leur désir forcéné de distraction, de légéreté dévoilait une angoisse qu’un adolescent perçoit confusément chez les adultes, et qu’il ne sait pas nommer. Ces gens se méfiaient trop de l’intelligence des choses et des gens et méprisaient les “intellectuels, ce qui est toujours fort mauvais signe… il est vrai qu’une analyse trop fine, une perception affective et intellectuelle précise de la situation, de leur situation auraient révélé la raison de leurs options politiques inexcusables… Blondin qui se disait “docker honoris causa” fut le plus gentil des hommes. . On se souvient de ses merveilleuses chroniques sur le Tour de France qui parurent dans l’Équipe. On oublie trop souvent qu’à la mort d’Hemingway puis à celle de Céline il remplaça son récit de l’étape du jour par un hommage à l’écrivain parti. Ce qui ne manqua pas de surprendre maints lecteurs… Blondin, après avoir arrêté d’écrire durant de longues années, reçut seize prix littéraires. C’était l’être exquis du paradoxe assumé. Il accepta de se soumettre au questionnaire de Proust et, à la question “qu’appréciez-vous le plus chez vos amis?”, Antoine répondit “ d’être en vie”. On voit combien la mort de Roger Nimier le marqua. Je ne me rendais pas compte, encore, que l’alcoolisme prenait une grande part dans la conduite d’Antoine… Le récit, souvent par lui-même, de ses cuites m’amusait énormément, comme tout un chacun. Il faut bien dire qu’il s’agissait de saouleries phénoménales. Antoine les narre, entre autres, dans Monsieur Jadis et les illustre dans Un singe en hiver. Ces grandes célébrations à la gloire de l’ivresse m’ont retenu, plus tard, sur le chemin de l’alcoolisme. Aux pires moments de ma vie, j’ai certainement bu plus qu’il ne l’aurait fallu. Cependant, le souvenir de Blondin M’empêcha de sombrer. Mon livre, le Bréviaire de la Gueule de Bois exorcisa ce démon… En 1989 et en 1990, c’est-à-dire peu de temps avant sa mort , j’avais coutume d’aller retrouver Antoine Blondin dans son bistro préféré: le Rubens, rue Mazarine, en face de la galerie Krieff-Raymond où mon ami Alain Pouillet exposait. Parfois Antoine me reconnaisait. D’autre fois, il ne me “remettait” pas. Un jour, j’ai dû lui expliquer qui je suis, avant qu’il daigne le comprendre d’un seul coup. Fort de cette illumination il se tourna vers l’homme du comptoir, un fanatique de rugby, et déclara: - C’est le petit-fils de Tailleferre! L’autre, interloqué chercha dans sa mémoire… Tailleferre? qui donc pouvait-ce être? puis, à force de chercher, il trouva, et s’exclama: - Tailleferre! mais oui! Oh là là! Tailleferre! c’était un sévère, celui-là! Il venait de se souvenir d’un rugbyman homonyme, mais oublié… Le jour de la mort d’Anquetil, j’arrivai au Rubens en compagnie de Lucien Meys, dessinateur de B.D. et scénariste de Franquin pour maints strips de Gaston Lagaffe. Blondin, après avoir été interviewé par la télévision, me reconnut, et me raconta qu’il avait été arrêté, quelques jours auparavant, pour avoir pissé dans l’assiette d’une dame. Je lui fis répéter cette histoire. Il me fallut un certain temps pour comprendre… Lorsqu’on boit aussi régulièrement qu’Antoine et qu’on en arrive à une ivresse de saturation, force est de se diriger “au radar”. Ainsi pour aller aux toilettes, pour vaincre le brouillard de la cuite, on chemine de mémoire, en se disant mentalement: “ trois pas à droite, deux marches quatre pas à gauche etc.”. Ainsi parvient-on à l’urinoir habituel, de son café ordinaire. L’ennui c’est que Blondin se trouvait dans un autre établissement. Aussi marcha t-il comme d’habitude comptant ses pas, et se retrouva t-il dans la salle, devant une innocente cliente qui savourait tranquillement son steack-frites. Évidement, la vue d’un énergumène se débraguettant pour souiller son plat ne la ravit pas. Antoine eut pourtant soin de me préciser: “j’ai bien essayé de m’excuser”… rien n’y fit: on appela la maréchaussée… Dans Monsieur Jadis, Antoine Blondin a raconté comment Albert Vidalie reconstituait les batailles de Napoléon dans les bistros. Il haranguait les consommateurs, leur donnait un rôle: “vous êtes tel régiment de hussard, et vous allez attaquer par le flanc gauche!” ordonnait-il. Chacun, captivé, suivait, demandant “qu’est-ce qu’on fait maintenant?” au moment crucial d’Eckmühl ou d’Iéna, face à la cavalerie Prussienne, ou les fantassins d’Autriche… Il ne s’en tenait pas à Napoléon. Il connaissait bien d’autres récits de guerre. Et, comme le Moyen Age m’intéressait, il me raconta la Prise de Constantinople, et celle de Saint-Jean-d’Acre. Pour ajouter de la vie à son récit, Albert disait “je”. Voici à peu près le style de ses récits: J’ai franchi le rempart, et là, qu’est-ce que je vois? un gigantesque Turc quarizmien, armé de son cimeterre! alors je ne fais ni une ni deux, je brandis ma hache d’armes, et tout en criant “Montjoie-Saint-Denis”, je le pourfends! Godefroi de Bouillon me fait signe d’approcher, d’avancer avec lui. Mais alors, voici qu’un autre ennemi se présente, etc. Encore maintenant, lorsque je relis Robert de Clari ou Villehardouin, j’ai l’impression de voir Albert, avec son gros ventre engoncé par sa cotte de mailles, maniant la masse d’armes au milieu de la mêlée, afin de sauver la terre Sainte. Vidalie, auteur des Bijoutiers du Clair de Lune et de La Bonne Ferté n’avait pas encore écrit ses chansons pour Serge Reggianni. Il aimait beaucoup ma soeur , et je crois qu’il se souvint d’elle dans Les Loups, quand il mentionne une “charmante Elvire”. Ami de Blondin et de Vidalie, le Grand John déambulait souvent avec eux, dans les rues pour les accompagner au bistro. La vision du trio ne manquait pas de cocasserie, puisque ce géant, dépassait de beaucoup; la taille de Vidalie, lui-même plus grand qu’Antoine. On eût dit de fort étranges Dalton. John buvait certes moins que ses compères, puisqu’il pratiquait le rugby à haut niveau. Il lui advint une aventure effroyable. Un soir, qu’il marchait dans la rue, il vit deux automobilistes se battre. il les sépara, sans ménagement, tout en les intimidant par sa stature d’Hercule. Puis il poursuivit son chemin. Il comptait sans la haine, la hargne, la lâcheté chafouine des pleutres. L’un des automobilistes, rentré dans son véhicule, le suivit, feux éteints. Et, au moment propice, il accéléra, coinçant le rugbyman contre une porte cochère. Je ne sais plus ce qu’il eut de brisé, mais je suis allé voir John à l’hôpital. il gisait sur un lit spécial, qu’il fallut chercher en réserve, puisque sa taille dépassait les dimensions standardisées des couchages habituels. Le mal subi interdisait que sa carrière sportive continuât. Cette vision du géant terrassé me fit pleurer, m’accabla d’un cafard épouvantable. Avant la fin de l’été, je me rendais tous les jours à la piscine Lutétia. Je regrette encore qu’on ait détruit cet établissement superbe, au décor art nouveau, et dont un des murs portait cette fabuleuse interdiction: Défense de courir sous peine de poursuites. Je nageais durant trois heures chaque jour. Blondin trouva la chose louable, mais tint à m’expliquer qu’on ne s’entraîne pas tout seul, et qu’il convient de s’intégrer à un club, pour subir une préparation raisonnée, voire “scientifique”. L’idée de la compétition ne me venait pas encore. Même si, muni d’une montre étanche, je me chronométrais approximativement. Jour après jour, je progressais. Le soir, j’accompagnais souvent Françoise (m mère adoptive, fille de Germaine Tailleferre) qui rejoignait sa bande d’amis au Courrier de Lyon, au coin de la rue du Bac et de la rue de Verneuil. J’y sirotais jusqu’à plus d’heure, mes limonades, tandis que tout ce beau monde pérorait, avec finesse et drôlerie… Blondin amena Paul Guimard chez Germaine. Il m’impressionna par son élégance. Ensuite j’ai lu Rue du Havre. Je m’en souvins en composant Lee Jackson, Ce roman subit aussi l’influence de Manhattan Transfert de John Dos Passos, et la structure en “vies parallèles” des Hommes de la Liberté de Claude Manceron. Ajoutons ici que le titre même de ce livre provient du nom d’une mule que l’on rencontre chez Carson Mc Cullers, dans Le Coeur est un Chasseur Solitaire, que m’offrit Bernard Pivot à la fin d’Apostrophe, le 2 Septembre 1983.
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