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7 novembre 2005

mélancolie pratique 4

Le réveil de Françoise Lefèvre. Carminibus quaero miserarium oblivia rerum . Ovide, Tristes. Mourir ? Crever peut-être : l’attardement dans quelques instants de mélancolie peut nous y mener. Nous en sommes aussi libres que possibles : La liberté a beau s’offrir à tout le monde, elle n’en représente pas moins les yeux de la tête à crédit-revolver. Certains hommes, plus que bêtes se vivraient plus heureux fussent-ils asservis. Ce n’est pas notre cas : Liberté grande, celle d’écriture! Souvent, nous avons tenu le choc jusqu’ici grâce à la routine, au savoir faire, à l’habitude. La régularité peut même nous éviter ce chamboulement : J’ai besoin de m’installer seul à mon bureau, au calme, tout les jours, avec rigueur, de 7 heures à midi et de 15 h. à 17. Ce sont presque des horaires de bureau. Jean d’Ormesson, interview dans A nous deux Paris, 14-20 Janvier 2002. Il aura dont fallu s’appartenir, assumer la mélancolie pour équivoquer l’assomption de la littérature… plonger en notre propre jardin, in hortum , s’exhorter. Rédiger devient possible.Au travail, donc, Macte animo generose puer, sic itur ad astra : Il n’est plus temps de dormir. Sors de ton sommeil. Laisse tes chimères. Ecris. Françoise Lefèvre, Souliers d’automne, 2000. La façon de se secouer dépend du tempérament. Certains hésitent, s’attardent, paressent. Ce n’est pas à faire. On risque de replonger. La mélancolie répétée sans ouvrage entre deux expériences finit par user. Et devenir désespérance. De plus, en cet état de renaissance, nous sommes sûr de réussir. Bouge pas, tais-toi, chiale pas. Ecris. Françoise Lefèvre, Souliers d’automne, 2000 La plume va s’envoler. Ecrivons, tête baissée, avec l’air d’un coureur, filant comme un dératé. Le psychophore et son double. Un pauvre enfant vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère. Alfred de Musset, La nuit de décembre. Il y a l’être, il y a l’autre. L’écrivain se change en lui-même tout en écrivant. Il existe différents états mentaux de l’écriture, de l’acte d’écrire. Parfois, on « égratigne le vélin » d’une plume violente ou encore on frappe en tapant comme on cogne un clavier. A d’autres moments, le temps d’écrire devient plus calme et l’on peut même atteindre, dans la lenteur du geste, un état alpha. Bref, nous vivons autrement durant ces moments là. Il faut, pour écrire, devenir psychophore, ne serait-ce qu’à temps partiel. Le psychophore porte un autre, ou des autres en lui. C’est la nécessité de pouvoir s’exclamer « Madame Bovary, c’est moi ». On se sent « habité » par son personnage. Voire par un paysage, une ville. Ecrire, c’est risquer. C’est une occupation de l’esprit, c’est-à-dire du cœur aussi. Il y a de l’amour là-dessous . de la passion, de la mise au monde. Ecrire demande, ordonne tendresse et sollicitude, douceur mélancolique et raillerie au bord de l’abîme : Le travail intellectuel, c’est du travail, des migraines , des errements, des doutes, des enchaînements de questions, parfois à la lisière des précipices de la folie. Philippe Corcuff, « Investigations essentielles », Charlie Hebdo, 26 Juin 2002. La revoici, la folie : elle repassera par là ! elle demande un assomption quotidienne ou ce « double jeu du je » dont on a tant parlé naguère, au carrefour des « avenues du sens »… Faute de psychophorie suffisante, il existe des auteurs qui se contemplent le nombril. Il s’agit tout aussi bien d’un manque d’intimité de soi à soi : ce nombril est comme excisé dans la douleur, il n’est pas la cerise sur le gâteau en forme de ventre fécond. Le nombril à scruter, c’est celui de l’autre, crée, no pas engendré, qui se nomme personnage. Fût-il lui-même en distance assumée… fût-il réel, si nous rédigeons une biographie. Ou encore pourra t-il s’agir de quelque foule que l’on pense imaginairement, mais qui surgit du réel, de notre expérience. Mais attention : Rappelons que le réel n’est pas la réalité. Jacques Hassoun , La cruauté mélancolique, 1995. Aussi tournerons-nous autour, non pas dans la complaisante définition, mais dans l’approche, la valse-hésitation, la révélation progressive : Suggérer au lieu de dire, faire de la route des phrases un carrefour de tous les mots. Alfred Jarry, Les Minutes de sable mémorial. Ainsi obtiendrons-nous une représentation, une transposition pertinente du réel. Et ceci moins fallacieusement qu’avec le mensonge recuit du réalisme « qu’on croit cru » : il n’est qu’apparence et veut qu’on le prenne pour le réel auquel il n’emprunte qu’une apparence, un « rendu » surcomposé sans intérêt : La mélancolie ne se paye point de dettes. Edgar Poe est –il William Wilson ? assurément. Il lui aura fallu naviguer dans l’imaginaire, certes, aux structures redondantes, mais aussi louvoyer, doubler les écueils de ce réel, de cette réalité. Ce réel nous sature jusques au fond du cœur (là réside le génie !). Le jeu de l’autre peut être relaté en abyme dans une œuvre même. Godwin a montré une virtuosité admirable dans The Spire : Jocelin, le héros, veut construire une flèche de cathédrale très haute. Il en rêve, il s’en obsède et fait commencer les travaux. Il est, pendant ce temps, effrayé par son attirance sexuelle, au cours d’un rêve, pour un sculpteur. Ce dernier exécute une statue de Jocelin. Imago et représentation, on le voit, dansent un curieux quadrille. Au psychophore répond l’autoscope, celui qui se voit lui-même. A moins qu’il s’agisse de Morphée qui nous ressemble « comme un frère ». Ce qui peut nous mener au bord de l’abîme. Surtout si nous avons quelque prédisposition. Voire y plonger. Ce fut le cas de Duprey. Maupassant et Musset furent sujet à cette hallucination majeure L’écriture peut nous accomplir la métaphore, lui faire vivre son sens en nous. Il faut savoir aller jusque là, ou non… La « terrible présence » doit nous guider tout de même. Ecrire c’est devenir présent, avec cette contradiction du récit généralement rédigé au passé. S’y abolir ? Question de choix ou de technique mélancolique. Sa pratique raisonnée nous donne la liberté de transformer une carrière en destin, ou un destin en autre destin : La mélancolie est quelque chose de trop douloureux, elle s’insinue trop profondément jusqu’aux racines de l’existence humaine pour qu’il soit permis de l’abandonner aux psychiatres. Romano Guardini, op.cit. Ou encore : Elle représente pour nous un phénomène d’ordre non psychologique ou psychiatrique mais spirituel. Id. Autant assumer l’en-deça comme l’au-delà ! Psychophore, autoscope… faut-il savoir devenir momentanément l’un et l’autre ? La mélancolie productive est cette méditation même, sous-jacente à toutes les autres. Contemplation, aussi. Elel se joue de l’unicité. Elle fragmente ou scinde.Elle attribue au double, dans un chiasme parfois panique, les oripeaux du simple : Son âme doit être construite comme celle de ses personnages qui dessinent des mosaïques de dents et font jouer des scènes par des cadavres galvanisés. Sa seule présence rayonne quelque chose de réfrigérant, dirai-je, de pneumatique et lorsque je le vois courir son jardin suivi de son caniche fumant une pipe vide, je prie Dieu de ne pas l’y faire s’y rencontrer eux-mêmes, comme il advint à Shelley, car ils auraient peur. Robert de Montesquiou, Les Pas effacés, 1923 . Parfois, la rencontre est agressive : on veut extiper l’autre qui nous squatte. Ou encore veut-on agresser le double vu. C’est la psychomachie, bataille de l’âme superbement illustrée par Hidegard von Bingen dans son Ordo Virtutum : vices et vertus s’y affrontent, et l’âme se déroute. Cet « opéra fabuleux » nous mène au dilemme, à la restauration, ou nonde notre paix intérieure. Ou encore, à la psychophorie, à l’autoscopie répond le combat avec le démon, c’est le titre d’un ouvrage de Zweig (1925) . On y trouve ceci: Tout esprit créateur est donc inévitablement amené à entrer en lutte avec son démon et c’est toujours le combat le plus passionné, héroïque, le plus magnifique de tous les combats. Ce qui est le combat de Jacob et de l’ange. ange ou démon ? Ceci est une autre histoire ! Fleurs de rate. … les blanches, les roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires, d’une tristesse de deuil, laissant pendre d’un bouquet de hautes tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Emile Zola, La Faute de l’abbé Mouret. Comme un crêpe ! Telles sont les ancolies vues par l’œil d’un maître. L’ancolie propose une rime riche à Mélancolie : on la trouve dès le XVe.s. dans L’Amant rendu cordelier. Elle en est le symbole, la fleur tutélaire. Elle évoque, comme ici, la mort. Son nom provient de quelque chose comme aquiliea, de aqua, l’eau, car ses fleurs recueillent la pluie. De là à la considérer comme un réservoir de larmes… C’est une fleur d’amour, jadis consacrée à Freya, sorte de Vénus nordique, puis à la Vierge Marie.On dit que l’ancolie guérit la jaunisse, comme l’avarice… maladies liées à l’acédie, la morosité et autres sentiments ou affects négatifs, qui, pour le vulgaire, sont les seuls à accompagner la mélancolie. Telle est « la fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé ». S’il s’agit d’elle. Car la mélancolie n’offre qu’elle-même en guise de certitude. Fleur funeste, elle sonne le glas des idées trop bine reçues. D’ailleurs on l’appelle « fleur-cloche », Glockenblume en allemand. Elle se prête d’ailleurs à bien des jeux de mots. L’anglais la nomme Columbine. C’est l’amour de Pierrot, celui qui s’enfarine au lieu de se masquer : le sincère, l’inabouti. C’est le mélancolique, lunaire sous Séléné. C’est un Arlequin triste à l’air « hydrocéphale d’asperge »… mais c’est un tueur aussi. Colombine l’a trompé. Il la tue en lui chatouillant les pieds. Elle meurt de rire. Mélancolie : ça grince. La tradition du mime, du geste représente une mélancolie fondamentale. Celle, aussi, de cette époque sauvage, féroce. Depuis le Gilles, celui de Watteau, pétri d’une ferveur douce, valenciennoise en diable, ces personnages un peu figés nous proposent un théâtre de l’inquiétude. Ce n’est jamais tout-à-fait du comique. Nous n’y trouvons guère le burlesque, le bouffon de la Commedia del’ Arte, ni l’étymologique gras de la saynète . D’ailleurs, lorsque le masque tombe, la vie redevient encore plus cruelle. Un tableau de Gérôme nous montre des masques, dont un Pierrot mort en duel, après un bal costumé… L’âge du clown triste continue. Masques et bergamasques, Colombine gyrovague prise au jeu de la première, de la deuxième, de la troisième, etc. surprise de l’amour : Colombine s’avance masquée au milieu de l’intense cruauté du monde. Colombine, Pierrot : Pantins articulés par les fils de l’amour, justement…il se trouve là-haut un Gepetto divin. Mais les fils ne transmettent que les ordres d’une vie qu’il octroie. Ce n’est pas seule parole, marivaudage, confidence, vraie ou fausse. Surtout si le fil conduit un courant froid : LES PANTINS SUR LA PLANCHE. Les yeux du chat châtré et l’angoisse de la nuit Regardent piauler la rue au bras des réverbères Chaque fenêtre gratte sa boîte d’allumettes Dont un Pierrot en bas rattrape les éclairs. Chaque trottoir enfonce ses passants dans la boue C’est pour passer le temps qu’on va au cinéma Ne croyez pas un mot de ce qu’Arlequin voit C’est un sal’visionnaire déguisé en hibou Et zut si le ciel n’allume pas ses cierges L’air que je respire est une ampoule-ressort Qui branche à mes oreilles le téléphone des morts Colombine s’ennuie en pensant qu’elle est vierge Jean-Pierre Duprey, Un bruit de baiser ferme le monde, poèmes inédits, 2001. Au clair de la lune, des allumettes au feu manquant, la chanson triste, narre la fin des ardeurs :plus de flamme, la chandelle n’est pas verte, mais morte : il s’en faut de deux lettres sur cinq, blackboulée, la vie. Prête-moi ta plus pour t’écrire un mot, pour m’écrire un mot : la mélancolie s’adresse à son sujet, à elle-même, en clôture. La porte restera fermée, quant à l’amour de Dieu… Cette chanson tragique, on l’enseigne aux enfants… c’est parfois la première qu’ils connaissent. L’ancolie peut devenir oiseau. Aquileia peut venir d’aquila, de l’aigle qui non capit muscas. Et l’on pense aux vieilles représentations de l’aigle fixant fièrement le soleil, face à face. Voici le soleil noir qui va nous apparaître. Saint Jean regarde le ciel autant qu’il en écoute l’inspiration. Il contemple. Il ne prête pas sa plume, et le feu surabonde… l’aigle évoque l’oiseau tourmenteur de Prométhée qui a volé…le feu. En dévorant le foie, mange t-il donc la rate, qui produit l’humeur noire ? Si, l’on excepte la véracité d’une étymologie établie disant que la mélancolie est une « humeur noire », nous pouvons aller vers un sens profond dans la lignée d’Isidore de Séville. La Mélancolie serait une ancolie douce comme le miel, une fleur de navrance douce-amère qu’il convient de récolter. Pour vivre mieux. Pour vivre vrai. Dès lors : La moisson de nos champs lassera les faucilles Et les fruits passeront la promesse des fleurs. François de Malherbe, Stances. Ce n’est pas tout ! Un synonyme relativement acceptable du mot mélancolie serait spleen (en anglais : spleen, rendu français par Baudelaire après avoir été arraché au latin splen, splenis). La splénectonie est l’ablation de la rate qui, disait-on permettait de « courir comme un dératé ». On l’appelait jadis « faux-foie ». aussi la confusion régna, ce qui n’empêcha pas une poètique déterminée de rouler sont flot, articulée par une rêverie de viscère et de fluide. Le pire c’est « la rate au court-bouillon ». Il ne s’agit pas d’une recette gastonomique, mais d’une expression argotique imagée. Elle signifie une angoisse fébrile, une appréhension, une gamberge qui s’acoquine facilement à l’état mélancolique. La pureté d’une pensée s’insinue grâce à l’idée de mort. La bile purifie au sens le plus propre. Elle digère l’impureté. Les bouchers de jadis trempaient leurs tabliers ensanglantés dans du fiel de bœuf. Les enzymes de ce fluide détachaient le tissu. L’industrie n’eut plus qu’à inventer la lessive aux enzymes, détergence organique. L’enzyme, c’est le travail de la pâte à pain, la boursouflure. La vie même. La mélancolie fermente ainsi, comme une bière de Mars, ivresse ou folie d’un lièvre soulevé Serait-ce la dilatation de la rate quand on rit ? … ou sa désopilation ? car ce qui est désopilant est censé déboucher la rate : oppilare signifie boucher, obstruer en latin. Se dilater la rate, se désopiler, c’est rire. Et désopiler semble bien avoir donné l’expression populaire « se poiler ». La rate porte un nom germanique, néerlandais. Cela vient sans doute du fait que des chirurgiens bataves et protestants disséquèrent des cadavres, comme on le voit sur certains chefs-d’œuvre de la peinture flamande. La dissection révulsait l’église catholique. En néerlandais, rate signifie « rayon de miel ». Car de graves anatomistes comparèrent la structure interne de la rate aux alvéoles d’une ruche. Mélancolie, fleur viscérale, ancolie melliflue. Humeur noire : fiel vaut miel. L’Encyclopédie mentionne des cas peu fréquents d’hommes ayant deux, voir trois rates. Eprouvaient-ils une mélancolie triple, concentrée comme les bières du même nom (amertume du houblon, douceur d’orge. Et zymase, fermentation sous la force de la levûre !) ? Peut-on y voir des déités viscérales, organiques, internes ? Parques ou Grâces ? Rois Mages à la fois souverains, prêtres et prophètes ? A moins qu’il ne s’agisse du tiers des Muses. Les chemins détournés. L’artiste doit donc opérer un travail de recomposition permettant de donner une image rapprochée de la beauté idéale mais ne doit en aucun cas outrepasser ses attributions, se laisser entraîner par sa sensibilité. C’est pourtant le péril de la modernité lorsque la norme du beau n’est plus fondée sur des critères esthétiques universel mais sur la recherche d’un consensus justifié par des objectifs commerciaux. Benjamin Menasce « Beauté Factice », Science et Avenir, Hors-Série : l’Artificiel, Novembre 1998. Dans l’ébouriffant Tristram Shandy de Laurence Sterne, l’Oncle Yorick dont l’orthographe du nom n’a pas changé depuis… « j’allais dire neuf cents ans », l’auteur, qui se surnommait lui-même Yorick, en référence à Hamlet de Shakespeare se montre et se dévoile tout en n’ayant l’air de rien. Chacun « regarde son propre crâne ». Il s’agit, selon Guy Jouvet, d’un « blasphème revendiqué », d’une « injure retrournée » : Yorick le prédicateur et Yorick le bouffon, le passeur, l’endetté se font face en tant que « métaphore l’un de l’autre » tandis que l’un écrit des sermons signés du nom d’un clown. De plus, sur la tombe de l’Oncle Yorick on peut lire l’épitaphe encadrée suivi d’un texte sarcastique : Dix fois le jour le spectre de Yorick a la consolation d’entendre lire son inscription funéraire avec une variété de tons plaintifs qui exprime assez la compassion et l’estime qu’on lui voue unanimement ; ---------- le sentier qui traverse le cimetière passant près de sa tombe--------- il n’est pas un voyageur qui, se promenant par là, ne s’arrête pour y jeter un regard-------- et ne laisse échapper un soupir en reprenant sa marche : Hélas ! pauvre YORICK ! Au miroir des deux Yorick se représentant l’un l’autre s’ajoute l’écho, reflet de l’écriture gravée sur la pierre. Rappelons que Shandy signifie « cinglé ». L’humour de Laurence Sterne se déroule en abyme et en jeux de reflets vertigineux. Il se met lui-même en scène.Mais il s’agit d’une exception : le double, le miroir de l’oeuvre ne reflète pas ainsi l’auteur, fût-il le double du narrateur ou d’un personnage . Aussi en tendant un miroir aux autres, loin de contempler notre fin visage d’esthète, ils ne distingueront que leurs tronches à eux, pas forcément jojo, et même parfois dégueu, ce qui veut dire : c’est beau ! La laideur lyrique nous sied, c’est talent : Dicitur imago diaboli « pulchra » quando bene representat foetidem diaboli et tunc foeda est . Aussi importe peu que, chez Sterne, l’épiderme manifeste ait disparu : le crâne de Yorick regardant le crâne de Yorick instaure ces gémellités à perte de vue. Car il faut brouiller le regard ordinaire, devenir autrement voyant. Quelque chose comme suicider celui qui se croit trop présent à lui-même : autolyse d’hypotypose. Il faut aller voir voir derrière le masque, ce double regardant vers les mêmes horizons que le visage tout cru : Mes phrases sont des masques, turgescences situées directement sous la peau comprimées contre la surface. Ce qui compte, c’est seulement que le petit masque, l’épiderme, soit là au début : je sais que je vais parler de la mort, mais le début de ma phrase traite du ruissellement de la mousse de savon (le voilà, le petit épiderme) : me voilà complètement rassuré, il peut venir le seul thème important, celui de la mort, dans son gonflement majestueux (tendant à l’infini le masque et la peau -analogie ludique, décoration, thème grammaticalement et syntaxiquement subordonné à la mousse de savon : la « mousse de savon » (l’épiderme) fait un centimètre carré, la mort (la turgescence qui se trouve dessous) en fait vingt. Miklos Szentkuthy, Vers l’unique métaphore, 1991. Szentkuthy explore le chemin des révélations d’une façon, certes mélancolique, mais détournée. Avant de le suivre, il nous importe de prendre en compte tel « double jeu du je » de l’auteur,en général, qui va s’engager sur cet itinéraire. Comment parler de la mort sans en porter momentanément le masque ? Qu’importe si la mousse de savon peut servir à raser l’épiderme. Il faut en rester là : quand les symboles s’enrichissent ils perdent un peu d’intérêt. Prendre les choses de loin ; la mort s’annonce de toute façon. Nous sommes en pleine distance. Ecrire avec soin, c’est aussi de l’artisanat. Ce qui ne suffirait pas. De l’artisanat ? Il y a donc un prix. Commerce. A payer par tout le monde. Les dieux et les déesses, en tant qu’allégories recèlent des mystères tous significatifs. Le manque de savon l’illustre sans façon. Les dieux se lavent-ils ? Le bain de Diane n’est-il pas plutôt un jeu, un plaisir qu’ne nécessité hygiénique ? Une crasse divine ne serait pas sans intérêt. Un peu de tristesse, en plus ne déparerait pas le tableau. Cupidon, paraît-il se chargeait quelque fois de rogner les ongles de Vénus. Le chemin se détourne du sujet. Nous devons prendre conscience des étapes, du trajet. Celui qui arrive à la mort. Ca s’appelle la vie. Ca consomme du savon, des rasoirs, de la turgescence : cette patience est oracle Ainsi l’onyx est noir. Il naquit, dit-on, des rognures d’ongles de Vénus. Quand, saillie par Mars, elle lui griffait le dos, ses ongles en deuil se teintaient de sang rouge.Vénus était cradingue. Penser n’est pas un sport, mais uns activité. Un travail, peut-être. Ce qui passe par Hygia, déesse particulière de la santé, allégorie de toute détergence. Ce que j’écris ressemble à ce que je voudrais écrire comme un jumeau à personnalité duelle qui croirait par moment n’être autre que son frère. Lequel n’en aurait cure ou ne le saurait jamais. A chaque instant son dû. Hygia, déesse de la santé, fille d’ Asclepios est généralement représentée, comme son père, avec un serpent. La santé est un venin particulier. Elle avait sa statue à Sycione. Une statue voilée. Esculape souleva un coin du voile. Puis il le laissa retomber. Que vit-il ? La santé est-elle une femme bien faite ? Quelle chasteté soudaine envahit notre médecin ? Mon intension serait de révéler l’angoisse de Rabelais, poète aussi des frisures de poils du nez ; car le burlesque pourrait étrangler la rigolade et les ricanements pour faire gicler le rire si puissant et si pur. Mon impression serait de dévoiler l’astuce de chaque mot inclus avec ses évocations, ce qui outrepasse le sens et le recherche aussi. Les griffures d’ongles de Vénus s’infectèrent sur le dos de Mars. Ce furent de longues trainées jaune-banane et boursouflées. Hygie les scarifia de ses ongles propres et le pus s’écoula. Un chien de guerre le lécha. Il en mourut dans d’atroces douleurs. Esculape ne le soigna pas : il n’était pas vétérinaire. Hygie brûla de l’encens pour dissiper l’odeur fétide. Mars ne serait pas mort de cette infection : un dieu, pensez donc ! Un couple est l’ensemble de deux forces égales entre elles, de sens contraire, agissant en deux points, inavariablement liés entre eux. Ces deux forces copulent en tant qu’humaines. La turgescence comprime. Les masques sont plus-que-personnes comme il existe un plus-que-parfait. Quelle est la surface d’un ongle de déesse ? On savonna le dos du dieu de la guerre avec un mélange de ce pus gras et de cendres de cyprès qui moussa quasi-miraculeusement. Vénus, honteuse se lamentait. Elle se rongea les ongles, angoissée, car elle se savait coupable. Dans l’écriture il ya des couples énergiques. On les voit au silence comme au grand jour on peut envisager ce qui s’y révèle. Vénus catinisa quelque fois en ailleurs. Mais jamais plus elle ne putréfia un dos mâle. Hygia continue d’aller suivre son destin. Ellelen éprouve encore assez beaucoup plein de plaisir sur son épiderme gavé de crèmes nourrissantes et de mousses adoucissantes. Heureusement, Vénus ne supporta pas l’ingestion de ses rognures méphitiques et putrides. Elle se mit à dégargouler ses tripes et ses boyaux. Mars découvrit alors qu’elle possédait un côlon couleur de fleur lascive et une jolie rate, aussi rose que son con. Il la désira davantage. Hygie haussa les épaules et se voilà la face. Pourtant, elle en avait vu d’autres. Des cons aussi. Imago. Une image sans texte est inutile. Tardi, « Tardi et Vautrin, La Commune en commun » Synopsis, n° 16, novembre/décembre 2001. Ut pictura poesis : la notion d’image s’étend, par exemple à la description, au portrait en mots. La parole, l’écriture « font voir ». A tel point qu’on trouve, chez Gautier de Coinci, quelqu’une qui prévient son public, l’exhorte à ne pas fuir tandis qu’il va raconter un incendie. C’est l’hypotypose, l’effet de réel instantané, la prosopopée qui nous fait connaître l’âme des esprits et des choses, la « terrible présence ». Mais ce n’est pas une image à proprement parler : il s’agit de sens, voire de sens propre, en tant que pur sens, garni de signifiance et d’orientation. De dessin à dessein ! Ce sens n’est pas un ingrédient : il constitue la substance même de l’image, sorte de reflet de nos image mentales qui se pose durant l’élaboration du texte mais aussi durant son déchiffrage.C’est un fort visage : tout en est invisible que l’on voit tout de même et de même qu’on y voit tout, s’organise une affaire parallèle, un complot en soi : celui de l’évocation, de la révélation. Ces mises en lumière s’opèrent avec les « yeux de l’âme », pour reprendre le vocabulaire de la contemplation, pour évoquer l’hypotypose majeure des Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola : il s’agit de voir l’enfer, par exemple, d’en ressentir la chaleur, d’ouïr les cris des damnés. Cette station ou saison est encore une stase, une tension vers la représentation en pleine véracité. Si le texte fait voir, il ne s’en contente guère. Tandis qu’il éclaire, l’image au sens propre, le dessin, la sculpture, cache. Ne serait-ce que les autres images. De la même façon que les programmes de la télévision rend secrets la plupart des événements qu’ils ne mentionnent pas. Sans négliger d’abasourdir, d’abâtardir ceux qu’ils montrent. L’écran sert de machine à oublier la plupart des choses qui arrivent. Il en est de même pour toute représentation picturale. L’image, pour être bien lue demande le silence. Un silence intérieur aussi. Autrefois, on n’avait pas le choix. Plus grande, peut-être, s’élevaient alors les visions : Toutes les images sont silencieuses, du moins celles d’avant le cinéma et la télévision. Mais il ne me paraît pas qu’il y en ait de plus silencieuse que la Mélancolie de Dürer. Maxime Préaud, Mélancolies, 1982. Silence grave s’il en fût. Révélation, peut-être… qui a peur du silence ? Celui des espaces infinis répond à celui qui se joue à l’intérieur de tout un chacun. On s’y trouve face à soi-même. Pur ou nu. Ecrire, nous l’avons vu, demande qu’on s’y dévoile. Qu’on s’y dénude aussi. Mais non point en exhibition, en exposition : invisiblement. Cet invisible, cette soif de voir, l’itinéraire qui s’insinue entre les tensions de ce désir constitue la chair même de la mélancolie, notre « jamais contente » et toujours lassée, Messaline dessalée, inversée, renversée, insensée, semper vixens, semper lassata, sed non satiata. Le congre d’Alice : Gymnastiques et contorsions. … une fois par semaine un vieux congre venait nous enseigner l’art oratoire, l’art de s’étirer et de rentrer en soi-même. Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles. Gymnastique, c’est aussi nudité, enfance de l’art, gymnopédie. Nous passerons donc de celle de la rhétorique à la gesticulation mondaine inhérente au métier d’écrivain.L’art oratoire, ainsi décrit, devient une sorte de danse, une succession de mouvement. Comme c’est de l’art, ça recherche un effet esthétique.Lequel ? Parler en public, raconter une histoire s’ccompagne de postures. Aux gestes invisibles du pharynx s’ajoutent ceux du corps, ainsi que les « effets de manches ». Flexion, extension : s’étire puis entrer, ou rentrer en soi constituent le fait même d’écrire, de composer. Il s’agit de mettre au monde, de mettre à jour. Ce qui nous engage dans cette succession d’états : ouvert et renfermé, étiré jusqu’à l’effilochement, concentré, voire compact. Ce qui délivre des mots leur sonorité de verbe écrit. Ce qui permet de tracer la lettre. Puis l’autre. Ca peut venir du ventre ou des poumons, de l’épiphyse ou du cortex. Du cœur, ça fait boum ! systole, diastole ! Rythme impétueux, ou vague maritime : Voici le sac et le ressac, la mer qui rentre en elle et qui s’étire sur la grève. La mer ! Là où nagent les congres, reflets d’argent souples, poissons vifs de mercure. Ce rythme de la pensée, cette respiration constituent une technique implicite ; un art de se vouloir libre, même sous la dictature organique de notre propre souffle. Masochime consenti. Ecrire, c’est risquer un pas vers la mort. Françoise Lefèvre, Souliers d’automne, 2000. Le temps nous mène à la mort, pensée mélancolique, méditation métaphysique. La blessure des instants s’avive par l’écriture. Car il y a souffrance, mise à nu, à vif. Ecrit-on pour cela, pour cet éloignement de soi ? Soleil d’Icare dont on sait le danger. Quel sera mon mal ? Comment le choisirai-je au rayon des souffrances du grand magasin de Mélancolie ? Les différentes façons d’écrire ne dépendent que du degré de masochisme consenti. Dominique Noguez , Tombeau pour la Littérature. C’est parfois en douceur, loin de la réflexion. Il existe des moments plats, ternes, microclimats d’ « à quoi bon » qui s’étirent, saisons minimes d’enfer tranquille. Je ne sais pas pourquoi mais une nuit, parce qu’’en général tout se passe la nuit, nous devenons fou. On se retrouve à court d’argent ou de bière ou on en a marre de voir toujours les mêmes conneries à la télé. On sent qu’on doit faire quelque chose, tout foutre en l’air, engueuler son voisin, battre sa femme. Mempo Giardinelli, Le Dixième Cercle, 1999. Puis, l’action même devient ennuyeuse. Egalité sordide des tendances et vapeurs ne se transformant même pas en idées… Bah ! on ne sait plus ce qu’on est ! Il y a trop de possibles, pas assez de possibilités ! Surtout que je me sens lassé… Je dis que mes désirs (…) ne sont peut être pas conformes à mon tempérament. Toujours cette affaire de possibles qui me déroutent si bien que j’en viens à méconnaître mes véritables goûts. Robert Pinget, Graal Flibuste, 1966. Il faut discerner. L’acédie n’est pas la mélancolie. Au contraire : elle constitue un obstace.Acédie ? c’est un vieux mot de moine et ce fut un péché. C’est la déprime, puis la dépression. : Après un mois de lamentation intérieure Il m’est apparu qu’alors en des temps comme ceux-ci Je n’ai rien sur quoi me rabattre. (…) Les jours se sont ligués contre Ceque nous croyons que nous sommes. Il est presque impossible Pour nous de nous surprendre. Jim Harrisson, Théorie et pratique des rivières, 1984. On est tout raplapla, la vie ne nous dit rien. Bonjour, l’ennui : La scène naturelle de l’ennui prévisible se déroule donc plutôt, mais non exclusivement, un dimanche après-midi éloigné du crépuscule comme du matin ,dans une saison éloignée du printemps et aussi du cœur de l’hiver, avec comme décor la pluie et comme couleur dominante le gris. Véronique Nahoum-Grappe, L’ennui ordinaire 1995. L’ennui constitue à la fois un état pénible et une faute grave. C’est une demande permanente d’un être qui ne veut pas donner. Cette frigidité de l’âme se montre contagieuse : fuyez celui qui s’ennuie. Il vous nuira forcément. L’oisif voudrait éprouver à chaque instant des sensations fortes. Elles seules peuvent l’arracher à l’ennui. a leur défaut, il saisit celles qui se trouvent à sa porte (…) Le turc et le Persan mâchent continuellement l’un son opium, l’autre son bétel. Helvétius, De l’Homme, 1772. Il est absolument nécessaire qu’un écrivain ne s’ennuie pas.Le verbe latin, inodiare vient d’in odio esse, être un objet de haine. Odio est de la même racine que le français odieux. La haine provoquée par l’ennui tourne souvent à la haine de soi. L’ennui est l’occupation principale des âmes peu éduquées. C’est presque une caricature : La figure centrale, le héros négatif de l’épreuve ennuyeuse est l’adolescent qui s’ennuie dans le foyer familial (…) L’ennui des longs dimanches, des après-midi sans joie pèse, désespère. Il apporte la fatigue, le découragement, l’inintérêt.Il constitue une Vague de souffrance, de trouble occulte de l’organisation, de tristesse morale-une disposition hypocondriaque de l’âme blessée à voir la vie en noir. E. de Goncourt, La Fille Elisa, 1877. Il s’agit d’une douleur : L’ennui visiblement le suppliciait ; il s’abattait sur lui comme le brouillard, le recouvrait comme un linceul, l’enlisait comme de l’argile. Mesa Selimovic, Le Derviche et la mort, 1966. Nous sommes loin d’un simple lassitude, d’un désarroi, d’une incuriosité, d’un désintérêt. L’ennui peut engendre la neurasthénie, la dépression. Il peut occasionner un ralentissement psychomoteur allant parfois jusqu’à la stupeur . L’ennui dans ce sens énergique qu’il a chez Corneille et sous la plume des soldats qui finissent par se suicider parce qu’ils « s’ennuient » trop. Marcel Proust, Le côté de Guermantes L’ennui participe du « principe de nirvanâ » que Freud a si bien décrit. Une grande partie de la misère du monde provient de la résignation qu’il induit. Il s’agit de tendances, présentes chez tout un chacun, qui ressemblent aux philosophies mortifères des pays de violence, de misère, de haine. Le Nirvanâ, c’est l’abolition du désir, l’anéantissement de l’individualité, le plaisir maussade de cet l’anéantissement. L’ennui est une lente violence envers soi. On ne saurait faire l’économie de l’amour, de la passion, du stress, de la ferveur. Le truchement du sexe, ni par amour, ni pour lui-même fabrique les plus saisissants masques de la haine. Et de l’ennui qui est son expression la plus directe. Ce qu’exprime un personnage de roman, la poétesse classique, rhéteuse, versificatrice et obscène de Binnie Kirschenbaum : J’écris sur le sexe parce que je ne sais pas écrire sur l’amour, et ce n’est pas faute d’avoir essayé.J’ai fait des tentatives, nombreuses, mais chaque fois j’ai l’impression de me trouver face à un mur lisse qui se referme sur moi et ne m’inspire qu’un sentiment de panique. En conséquence de quoi, mon succès est finalement fondé sur mon échec. Je suis quelque part dans l’imposture. Binnie Kirschenbaum, Poésie, sexe et mélancolie, 2001 . Il y a de l’humour dans ce paragraphe. Un glissement d’humeur fera passer de cette asthénie panique à la mélancolie active, en jugulant l’ennui : Un écrivain ne doit pas s’ennuyer : il a bien d’autre choses à vivre. Au travail ! Le contraire de l’ennui, c’est la grâce. Pour éviter l’ennui, pour éviter le vrai voyage, celui d’exploration, voire de ressassement de vives contrées internes. Il existe des écrivains qui partent, s’en vont, fuient. Chacun d’entre eux décrit de proximes ailleurs. Mais il ne les crée pas. Parfois même, il ne les recrée pas. Il se retrouve au même endroit, même s’il se balade à dix mille kilomètres de son géographique point de départ : Ainsi, se fuyant toujours lui-même, il ne peut s’éviter ; il porte toujours avec lui son inconstance ; et la source de son mal est en lui-même, sans qu’il la connaisse. Jean-François Regnard, Voyages, Réflexions, 1731. Ah ! le voyage, la belle excuse, la fuite. Où aller ? Là-bas ? C’est exactement là qu’il aurait fallu ne pas aller. Ca n’a pas donné grand chose. C’est que l’idée même du voyage est un déni de soi. Sauf pour des raisons professionnelles, de vocation bourlingueuse. Il y faut de l’utilitaire, de l’engagement. Le voyage n’est nécessaire qu’aux imaginations courtes. Colette, Les Belles saisons. Inspiration et Sérendipité. Sérendipité : Ce mot vient de loin. Il faut évoquer Horace Walpole pour tracer son histoire. Auteur du Château d’Otrante, il fut le précurseur de Charles Mathurin, Ann Radcliffe, M.T.A. Lewis, Mary Shelley, Sheridan Le Fanu, etc. Il a, en quelque sorte inventé le « roman gothique ». Ce qui ne l’empêcha pas d’être un grand épistolier. Il entretint une vaste correspondance avec Mme du Deffand. C’est dans une lettre datée du 28 janvier 1754 qu’il écrit les Voyages et aventures des trois princes de Serendip. Voici trois gaillards fort savant, ayant été fort bien élevés, éduqués et instruits. Habiles dans toutes les sciences et arts, ils montrent un sens aigu de l’observation, du discernement, de la déduction. Cette sagacité leurt permet de se tirer d’affaires dans diverses circonstances parfois hasardeuses. La puissance de leur esprit leur permettait de rassembler l’épars d’une façon opératoire. Dans ce conte, le physiologue W.B. Cannon, puis le sociologue R.K. Merton décelèrent le concept de serendipity . Il s’agit, chez les chercheurs scientifiques, d’une réceptivité à l’inattendu, à l’insolite, au surprenant, à l’accidentel,à la moindre des choses qui, par une sorte de grâce préludent parfois à une découverte, voire l’engendrent ou participent à son élaboration, non sans humour, parfois. C’est-à-dire que loin d’avoir simplement enmagasiné des connaissances, ces savants en ont fait une culture, quelque chose de consubstanciel à leurs êtres. Ce qui leur permet de découvrir des rapports inattendu, voire paralogiques entre les choses, entre les faits et les choses. Cette serendipité est considérée comme complémentaire de la rigueur. Merton et Cannon retrouvaient en fait quelque chose d’assez proche de l’attitude propice à l’inspiration. Celle qui fut le lot de maints artistes (au sens moderne, cette fois), écrivains et poètes et qui l’est encore. Ce qui ressemble à une sorte de miracle soudain n’est que le fruit d’une longue macération, d’une gestation tardigrade venant de fort loin. De l’histoire même de la pensée, du savoir et des affects du sujet. De son expérience intime. De sa culture. Cette révélation qui semble arriver à l’improviste mûrissait lentement cherchant peut-être l’objet auquel s’appliquer en bouillonnant d’impatience.La découverte suit souvent une période d’abattement, d’errance mentale, de désabus. Nous retrouvons ainsi quelque chose du processus expliqué par Tristan Derême. Cette serendipité n’est donc pas le fruit d’un hasard, fût-il subjectif. Il faut être ouvert, être prêt. Attentif. Réagir au quart de tour. Il s’agit de la volonté lente de l’inspiration, d’un désir se résolvant dans un savoir-aimer ce qui arrive ou peut arriver. On trouve ainsi des solutions imaginaires qui ne le sont plus : nostalgie de l’impossible tenu en main, en esprit, en fait. La mélancolie sérendipienne se différencie de la pathologie par ses résultats autant que par l’allégresse qui l’accompagnent. Aussi, le bonheur fut une idée nouvelle dans les sciences. Comme élément de méthode, l’inspiration, la serendipité se montre bien diffuse. Son acquisition dure toute une vie. Serendipité : c’est aussi une sorte de glissement, de « bougé », l’apparente inadéquation d’une chose à l’autre, d’un fait à une chose et vice-versa se résolvant comme dans un rêve. Il s’agit d’une sorte de courant électrique pouvant aussi bien mettre en branle un lave-linge que réveiller l’incandescence d’une ampoule électrique ou cuire une poularde dans un four ad hoc.C’est un élément de la formation de l’esprit scientifique autant que de l’esprit poétique. Quelle est l’origine de cette passion, de cette fascination qui sert de moteur à l’activité du physicien, du mathématicien et, sans doute des chercheurs dans les autres domaines de la science ? La psychanalyse suggère que c’est la curiosité sexuelle. Vous commencez par vous demander d’où viennent les petits bébés, puis, de fil en aiguille, vous vous retrouvez à préparer de la nitroglycérine ou à résoudre des équations différentielles. L’explication est un peu irritante, ce qui veut sans doute dire qu’elle est fondamentalement correcte. David Ruelle, Hasard et chaos, 1991. Comment s’y prendre pour laisser venir cette attitude, cette aptitude à créer ? Car écrire comprend la foucaldienne « volonté de savoir », le désir, parfois si proche de l’amour… la curiosité est l ‘enfance de l’art, de la science. Ecrire demande certes de la solitude. N’empêche qu’il faut s’intéresser au monde et ne pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire : C’est en sortant qu’on devient écrivain, qu’on apprend à mieux écrire. Philippe Soupault, En Joue. Horresco referens. Là où il n’y a pas d’imagination, il n’y a pas d’horreur.. Sir Arthur Conan Doyle, Étude en Rouge. L’horreur, dans les arts, n’est pas d’un maniement aisé. C’est le domaine absolu de l’hypotypose, d’une « terrible présence », d’un effet de réel. On ne fait pas mouche à tout coup. L’horreur demande la cohésion de la cause et l’adhésion à l’effet. Il faut engager l’horrifié dans une totalité bloquée. Le goût de l’horreur est une inclination mélancolique. Le Prince d’Aquitaine a soudainement besoin de cet alcool fort. Faut que ça secoue. On en redemande. L’estomac se révulse sous l’astringence… L’horreur littéraire ou cinématographique ne va pas autrement, c’est une drogue dure. Elle s’accompagne de cheveux dressés sur la tête, horripilation, de chair de poule, de tachycardie, de dégoût. Là où le spectateur subira, ce lecteur devra consentir. Ce type de fiction s’adresse souvent à l’usager de ce seul genre littéraire. C’est une épice excitante et demandant la monomanie, voire le dédain des autres formes narratives. Vous aimez l’horreur ? On en a mis partout! C’est à l’évidence le paradis des conventions. Le problème de tous les genres, c’est qu’ils transforment l’oeuvre en marchandise et son public en consommateur. Conan Doyle n’est pas à proprement parler un « maître de l’horreur ». Son détective la dédaignerait plutôt. On la trouve cependant dans un de ses chef-d’œuvre méconnu : Les Aventures du Brigadier Gérard. Ce militaire, plongé dans l’Espagne des guerres napoléoniennes, vit des aventures qui évoquent Goya. L’âpreté ibérique rayonne en noir. Le jeu de l’hypotypose est affaire de synesthésie. Il faut ressentir quasi physiquement ce qu’on lit. L’esprit induit et représente la réaction des sens. On peut saliver en lisant la descrition d’un repas délicieux. Quelque part chez Gautier de Coinci, quelqu’un raconte un incendie. Ses auditeurs s’enfuient, épouvantés… Les souffrance du jeune Werther ont déclenché une épidémie de suicides. Un ouvrage érotique peut exciter : c’est le but. Pourtant, si la représentation littéraire d’un festin peut aller jusqu’à donner faim, ce n’est pas nécessaire. Comme le comédien, le lecteur n’est pas obligé de ressentir physiquement ou physiologiquement ce qu’il lit. Heureusement ! le calme des bibliothèques souffrirait,si la terreur soudaine faisait pousser des cris, et si l’horreur se résolvait en violents vomissements, tandis que l’érotisme écrit déclencherait des satyriasis momentanées et des nymphomanies réactives de derrière les fagots. Le lecteur peut rester calme, serein, et ressentir tout de même un plaisir assidu. L’intérêt de l’ouvrage n’en souffre pas. Sinon, ce serait épuisant. Lire, c’est vivre autrement. Le consentement du lecteur vient de loin. Son imagination n’a guère besoin d’être vaste. Au contraire, il lui suffit de se monter pleine comme un oeuf de représentations rituellement organisées dans le sens de l’horreur. Il lui faut un peu de surprise, mais beaucoup de déjà vu, des variations sur l’attendu. Fût-ce au prix de clichés bein ancrés dans les besoins du genre dont le lecteur cherche les correspondances au creux des pages.
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