28 septembre 2005
La légende du génie de la Bastille et du Moine Bourru
Extrait de L'homme qui voulu être moi, roman inédit.
La légende du Génie de la Bastille et du Moine Bourru.
… tu n’as jamais eu le sentiment que quelqu’un se tenait derrière ton dos ? et se moquait de toi ? Tu n’as jamais senti cette ombre noire dans ton dos ?
Spyros Plaskovitis, La Dame de la vitrine, 1993.
Un beau jour, j’ai dit :
- Gina Miller !
- Oui ?
- Tous les soirs, à minuit, on relève le Génie. Tu connais cette légende ?
- Je m’en souviens vaguement… Raconte tout de même !
- A minuit, on pose deux grandes échelles de part et d’autre de la colonne de Juillet…
- N’importe quoi ! : il y a un escalier à l’intérieur.
- Les génies sont très grands,… Ils ne pourraient pas se croiser dans cet escalier trop étroit. De toute façon, ils ne se rencontrent pas. Ce sont deux sosies, peut-être des jumeaux. Jamais ils ne se sont vus : l’un monte par l’une des échelles, côté faubourg Antoine, l’autre descend côté rue Saint-Antoine.
- On dit faubourg Antoine, pourquoi pas « rue Antoine » ? Ca n’a pas de sens.
- Certainement que si ! La langue se parle d’elle-même et les locuteurs s’en débrouillent ! Ils en empruntent les mots qui volent pour raconter n’importe quoi !
- Bon. Ca porte quel sens ?
- Je l’ignore.
- Tu vois : ça n’en a pas, Monsieur Je-sais-tout. Alors, tes Génies ?
- L’un voit l’autre de dos, l’autre ne voit rien du premier. Il ne doit pas se retourner. Autrement, il se transformerait en statue de sel
- Quand on est statue, on doit s’en foutre d’être fait de bronze, de marbre ou de sel.
- Sauf quand il pleut. Et qui caresserait une statue de sel ?
- On la lècherait. Partout. Ca me fait des choses rien que d’y penser !
- Les galbes du marbre sont plus durables.
- Froids. Gla-gla.
- Diogène…
- On s’en fout, de Diogène ! Raconte sans autre histoire ! et sans citation !
- Personne ne voit la relève. A cause du Moine Bourru. Autrefois, il parcourait les rues de Paris durant la nuit. Il coupait la tête des gens penchés à leurs fenêtres.
- E percicoloso sporgersi ! On n’imagine pas ce moine jubilant sur l’étiquette d’une boîte à camembert…
- Alors, quand on érigea la colonne de Juillet, tous les riverains voulurent assister à la relève du Génie. Ils passaient la tête hors de leurs croisées. Et hop ! le Moine Bourru les décapitait ! On a trouvé qu’il en faisait trop. On commençait à manquer de têtes.On inventa la vingt-cinquième heure. Le temps s’arrête entre minuit et zéro heures. Tel fut le stratagème pour que la relève demeure invisible. Il s’agit d’un moment stable. On dit que Lacenaire, l’assassin-poète, soudoya une sorcière : il désirait lui soutirer la formule d’un philtre magique. Un philtre lui permettant d’exister dans la trame du temps suspendu. Et d’en conserver le souvenir. Il voulait commettre des estourbissages dans l’entretemps. Il n’y aurait pas « d’heure du crime ». On ne pourrait pas l’arrêter ! On plaça le Moine Bourru en retraite.
- Qui « on » ?
- Peut-être le fantôme du Vrai Sapeur.
- Qui c’est celui-là ?
- L’enseigne d’un bistro disparu, d’un ancien bistro de conspirateurs et de carbonari.
- Alors, voici donc un sens à cette histoire ?
- L’heure en plus : Ô, négation de la durée. Elle possède deux noms : minuit et zéro heure. Il ne s’en trouve qu’une, comme le Génie dédoublé, seul et un, ne se voyant pas. Se scrutant de dos Et si, être soi, complètement, demandait ainsi une suspension du temps ? Et si ce n’était qu’un moment, qu’un instant, après lequel il faudrait tout recommencer faute de pouvoir le fixer, l’épingler, l’immobiliser une fois pour toutes ?
- Comme un tableau ? une œuvre d’art ? La durée… l’encadrerait ?
- Oui. Une fois le tableau accroché, on s’occuperait du suivant.
- Tout recommencer ? Les poux, les casquettes, la recherche ? Je n’en aurais pas le courage !
- Il suffit peut-être d’avoir vécu.
- J’espère.
- Tu veux une citation ?
- Non.
- Tu veux un poème ?
- Oui.
- Que Dieu ne dissipe pas mes soucis
Si je consens à tendre la main
pour demander à ce garçon
de me soulager de l’amour
qu’il se porte à lui-même …
Ainsi parlâmes-nous, ce jour là.
Ou, peut-être, une nuit !
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