Il y a des souffrances intimes qu’on ne peut régler tout seul des prises de conscience difficiles qui demandent de l’aide ,un psy, quelque chose, quelqu’un…
Mais il y a aussi de petites choses simples qui peuvent aider et qui peuvent amoindrir ou vaincre en soi des douleurs « générales », que tout le monde ou presque ressent. Et ça peut ressembler à un jeu. Devenir amusant. Triompher de certains dégoûts, par exemple.Ca fait si mal, un dégoût ! Parfois autant qu’un pardon non consenti. Un pardon n’est pas un oubli. Et justement, nous allons parler de mémoire.
Proust, tranquille, nous a montré le chemin avec cette madeleine, cette fameuse madeleine. En la goûtant, en retrouvant un goût oublié, les souvenirs surgirent, forts comme des visions. Costauds, goûteux. Des souvenirs, des faits, des couleurs, des goûts … et des gens. Ce qui me fait penser aux 101 expériences de philosophe quotidienne de Roger-Pol Droit (éditions Odile Jacob). Dont cet article est inspiré.
Le goût appelle les souvenirs et Proust, comme on l’a vu, le montre d’une façon éclatante.. Mais il s’agit d’un goût apprécié. Qu’en serait-il d’une nourriture qu’on n’aime pas ? Quels souvenirs, quels visages surgiraient alors dans la mémoire ? Car les dégoût alimentaires, provenant de l’enfance sont bien souvent liés à des gens, à des personnes, à des membres de la famille…
Droit propose justement, dans ses expériences, de manger un aliment qu’on n’aime pas. C’est une des expériences qu’il propose. Il demande de s’y arrêter, de bien prendre conscience de la saveur, en gros de faire comme si on dégustait.
Pourquoi alors ne pas aller dans un restaurant, pas forcément cher, mais à la cuisine soignée, pour commander un plat qu’on n’aime pas ? On mesurera l’ampleur du dégoût. Et celle de l’aversion éprouvée pour la personne, les lieux, les circonstances liés à cette nourriture. Et le fait de se trouver dans un lieu public empêchera de manifester trop explicitement son aversion. Pourquoi ne pas choisir aussi un bon vin ? Ca peut aider à faire passer le tout !
Alors on « dégustera ».soigneusement, en s’imprégnant des saveurs, des parfums honnis. Et l’on écoutera son esprit, sa mémoire… Les souvenirs arriveront. Parfois douloureux. Mais l’on saura mieux à qui, même si nn le sait déjà, est lié ce goût honni. On le saura mieux. Plus pofondément. On s'éveillera. Et l’on découvrira beaucoup de choses. Vraiment beaucoup de choses… Et, parfois, pourquoi on n’aime pas telle ou telle personne de son passé. Peut-être en viendra t-on à reconsidérer son attitude par rapport au plat, comme par rapport aux souvenirs, aux gens, aux circonstances. Aimer ce qu’on n’aimait pas est une victoire trop rare. Mais ça peut arriver… Les dégoût, alimentaires ou autres, peuvent vraiment gâcher une vie, ou la saloper, à divers degrés. Parfois gravement. Alors, autant essayer : ça ne coûte pas très cher. On mange autant de mémoire que de protéines, autant de visages du passé que de glucides, autant d’instants, oubliés ou non, que de vitamines… Et, de ce fait, les régime en dépriment plus d’un.
Ainsi la phrase qu’Henri Monnier prête à Joseph Prudhomme, qui nous amuse tant peut-elle prendre un autre sens. Cette phrase tant de fois citée, que voici :

Je n'aime pas les épinards et j'en suis bien aise, car si je les aimais, j'en mangerai et je ne peux pas les souffrir. .

Elle deviendra peut-être :

Je n'aime pas l’oncle Gustave et j'en suis bien aise, car si je l’ aimais, je serais bienveillant avec lui. Or, je ne peux pas le souffrir. Et je comprend mieux pourquoi. Ce plat est profondément dégueulasse.

Voire :

Je n'aime pas l’oncle Gustave et j'en suis bien aise, car si je l’ aimais, je serais moins malheureux et je ne veux plus souffrir. Non mais des fois! Comment peut-on bouffer cette saloperie ?

Ou :

J’ai bien raison de ne pas aimer l’oncle Gustave , il est trop con, c’est un salaud qui pue des pieds ! En plus il a une sale gueule Ca me donne envie de vomir.

Ou encore :

Finalement, l’oncle Gustave n’est pas si mal que ça. Je n’ai pas vraiment compris son attitude. Ses actes, En fait, c’et un type bien ! Je me suis trompé. Tiens, je me sens mieux. Finalement, ce n’est pas si mauvais que ça, ce truc…

Ou, pourquoi pas ?… Ceci :

Comment ai-je pu me leurrer à ce point ?L’oncle Gustave est un type épatant ! Je n’ai rien compris ! il ne pensait qu’à mon bien ! Pauvre oncle Gustave, je l’ai mal jugé ! Vraiment, c’est un homme d’une grande bonté ! Ce plat est vraiment délicieux, j’ai bien envie d’en reprendre une assiette…

Dans tous les cas, on y gagnera quelque chose de précieux. Une remise en question de « l’invention de soi »,un changement, qui peut être profond, de l’histoire de soi qu’on se raconte à soi-même. Voire la correction d’un mensonge envers soi-même. Et, parfois, une délivrance. Et la possibilité de vivre mieux avec les autres. De leur faire plus de bien. Sans être coincé par une antipathie qui peut faire très mal.
Certes, c’est moins profond qu’un traitement psy. Mais ça peut aider vraiment.
En plus, quelle tête ils vont faire, vos proches, si, par hasard, vous vous mettiez à raffoler d’un plat que vous ne supportiez pas ! Certains même vous en voudront ! Car tous ne supportent pas de voir changer l’image qu’ils ont des autres. C’est encore de l’ordre de la connaissance et de la connaissance de soi ! Pour le prix d’une addition de restaurant pas forcément cher. Mais dont la cuisine est de qualité. Au moins d’aussi bonne qualité que le plaisir d’être soi, soi-même, soi le même que soi, que soi, le même. Bon, on se calme, je m’arrête là… Ca vaut mieux.