Actes et paroles : invectives religieuses au XVIe.s.
Note de lecture : Claude Postel, Traité des Invectives, Les Belles Lettres, Paris. 512 pages. 25 €.

Renaissance, langage et langue : c’est à partir d’une relecture de la Bible et de ses traductions en langue vulgaire que la Réforme a commencé. C’est d’abord en latin que les catholiques polémiquèrent contre les protestants. Ces derniers devinrent « populaires » en ce sens qu’ils s’adressaient aussi au peuple dans son langage, par érudits interposés. La nouvelle foi fut celle des lettrés et des petites gens. Les protestants ouvrirent le feu en attaquant l’Eglise, avec un lyrisme ordurier, la traitant de Grande rybaude et ivrongne de Babylone ou d’archicatin qui écarte les jambes sous tous les arbres, évidemment maquerellée par un pape sodomite à l’humanité cacaturiante qui, tenez-vopus bien, passait son temps à cornifistibuler, ou à circumvolubilipaterniser
Le camp catholique reconnut vite la « dangereuse ualité » linguistique de l’adversaire. Elle répondit à l’ennemi en usant de ses propres armes. Voici, pêle-mêle quelques unes des invectives qu’échangèrent les deux camps (chacun reconnaîtra le sien) durant tout le XVIe.s. : Carongnes , lèchecalice , midrouille, ruffiens , «putaces romicoles ,chien perdu du cerveau, pestifère, flagitieux, pertinax, vulpin, vermine et cafards, vampires luthériens, mirecalibriste, belistre, génimine de vipère ,fripesauce, tirelardon, chien d’enfer à trois tête, puantise mortelle, , paterliqueur , ventre putier de l’Antéchrist , méchant trupelu, clabaudeur de vesse, bruyant frelon, strygial, clystère d’un peu de graisse de bréviaire, épicène, croque-testament, dragon qui sort hors du cul, pocillateur, satanique et pistolique, porte-venin de l’infaicte vipère, trahiste, etc .
Les mots engendrent souvent les actes : l’auteur nous montre comment la haine réciproque accompagna ce langage d’exactions cruelles, de part et d’autre: nez et oreilles coupés, portés en trophée sur un chapeau, émasculations, enfants fracassés contre les murs, langues et yeux arrachés, éviscérations suivie de dévoration du foie par des chiens ou des cochons, corps enterrés ne laissant dépasser que la tête, laquelle servait à de macabres jeux de boules… On se croirait dans l'ancien Tibet des lamas sanguinaires (l'occupation chinoise, aussi abjecte, est plus sobre dans l'horreur).
Les mots et les actes : Claude Postel nous montre leur intimité particulière durant une époque d’angoisse et de douleur. Les uns préparent les autres et vice versa. Pourtant, chaque camp agissait au nom de paroles sacrées, grandes et généreuses : celles du Nouveau Testament prônant la charité, le pardon, la bonté, l’amour…

Orlando de Rudder.