23 mars 2006
Toi, la mer (une fin préférable pour le Capitaine Nemo).
IV.
Les loups de mer se marrent quand ils me voient. Ils boivent plus que moi ! N’empêche qu’ils me vouvoient ! Marsouins de la royale, mataf de n’importe où, smicards de la marchande, ils louvoient après boire, et moi, je me tiens droit ! Parce que je te regarde, mon amour infini. Et eux, ne te voient pas, ne te voient plus. Ne t’on jamais vue comme je te vois… Ils ont servi, ces hommes ! Ils ont navigué, les bougres ! Sur des yoles et des bricks ! Sur des jonques, des boutres, des croiseurs ! sur des steamers, des vedettes, des canots, des frégates ! Sur des avisos, des caravelles, des paquebots, des barges et des clippers! Sur des cuirassés, des pinasses, des pointus, des cargos!
Des milliers de bords ! Mille milliards de millions de milliers de marins sur mille milliards de millions de bateaux de bâtiments ! Combien de matelots, combien de pachas sont partis nez au vent sans t’aimer comme moi ? Avec le ciel en vue, quand ils levaient la tête ou scrutaient l’horizon ! Ou vers le bas, reflet minable quand ils baissaient les yeux avec leurs mines d’esclaves. Moi, en levant les yeux, du fond du bathyscarhe, depuis les profondeur, tout au cœur de ta nuit, je ne voyais que toi. Et moi, je murmurais, à ta seule intention, d’amples et graves et tristes et bêtes, mais profondes et fidèles protestations d’amour salés.
Comment veux-tu qu’ils t’aiment, ces hommes là, ma belle ? Fi ! Des marins, des pêcheurs, conquérants ou soldats ! Avec leurs brass tatoués de dessins orgueilleux : ancres, gouvernails, rose des vents, Croix du Sud.. . Voire des sirènes vulgaires aux flotteurs comme des bouées qu’on saisit en détresse pour ne pas se noyer ! Comment veux-tu qu’ils t’aiment avec ces falbalas, avec ces apparence leur donnant l’air d’être eux seuls ? Tous les mêmes en dedans ! Moi, c’est autre chose, ma belle ! Je serai ta présence, ton silence, ton oubli ! Je serai l’inconnu, le mystère et l’amour. Le naufrage et la mort, le naufrage qui s’échoue !
Ecoute-moi, la mer, je m’embarque demain ! A bord de ma coquille de fer ! Mon cercueil de pilchard. Je plongerai, ma belle, au plus profond de toi, au risque d’imploser sous ta pression immense, sus ton étreinte d’eau, écrasement fatal ! Et si Dieu me prête vie, j’irais au fond du fond, au tréfonds, au plus loin ! Et, par Sainte Barbe elle-même je saisirai du naphte, et du souffre ! De la poudre, des fusées ! Des pétards, du pétrole ! Je me ferai sauter ! Je fendrai mon cocon de métal, et ses fissures dessineront de lourds éclairs d’acier. Et tu t’engouffreras, toi, maîtresse absolue ! J’exploserai enfin, en fumée sous-marine ! Et ce sera la fin des amours vague-à-l’âme ! Je reviens !
Je t’aime et je te hais, ô la mer, mon amour ! Les poissons n’ont pas le choix : ils ne font que vivre dans tres entrailles froides. Ils ne peuvent te quitter, ils ne peuvent te choisir ! Et moi, je viens à toi, dans mon œuf de métal ! Je viens mourir en toi car je t’aime pour de vrai ! Crois-tu donc qu’il t’aimaient, ces chevaliers d’Occident qui sur de longs vaisseaux vomissaient leurs tripes ? Le pied marin leur manquait ! On les voyait, verdâtres, vaciller sur les ponts et crier « Dieu le veut » en déchirant l’air pur ! Ils espéraient la terre et la gloire et le sang, les murs de Saint-Jean d’Acre et le désert aride ! Ah ! les fières trognes et les buveurs de sang !
Et leurs chevaux hennissaient sur le pont, sans abri. La pluie en grosses gouttes cognait dru leurs pelages ! Et leurs henissements d’inquiétude panique se mêlaient aux soupir des vagues de la Méditerranée ! On allait délivrer le sépulchre chéri ! Et pour un bain de sang, ce serait pain béni ! A terre des femmes pleuraient dans des châteaux déserts. Les épouses des marins se lamentaient ensemble en regardant le large et tout ce qui est loin. Ces gens ne t’aimaient pas : ils recherchaient la gloire et leur pauvre salut. T’aimer, c’est autre chose ! C’est intime et plus humble ! Me crois-tu de leur sorte ? Je suis un vieux marin assoiffé de vertus hautaines ! Et mon salut, c’est toi, la mer !
Crois-tu donc qu’ils t’aimaient, ces capitaines louches qui tenaient bon la barre vers l’Orient à détruire ? Sous la bannière de Dieu, ces hommes allaient tuer, ivres d’une gloire sacrée où tu n’as pas ta place ! La bourlingue imbécile de ces ivrognes du Christ, buvant le sang impur et tranchant les caboches n’a rien fait d’autre qu’effleurer ta surface ! C’est de l’amour ça ? Ca ne ressemble à rien ! Qui veut te traverser t’oublie au prochaint port… Sainte Marie l’Egyptienne, adoucis les destins !
Voguer n’est qu’un leurre, naviguer, un foutaise ! Et j’en sais quelque chose : je l’ai fait toute ma vie ! Il faut te regarder comme entre quatre z’yeux, te contempler, ma belle et mourir d’émotion. Il faut aller en toi, en amant fort craintif et se noyer enfin dans ta grande beauté ! Moi je pénétrerai dans ton onde impassible ! Moi j’ai besoin, pour toi, de plus hautes vertus ! Mon désir est ardent et je grésillerai en m’enfouissant, demain, dans tes entrailles sombres… j’irai dans ta nuit ! Je t’aime et je te hais ! Sainte Barbe, priez pour moi ! Mourir d’émotion ! Moi qui ai combattu des monstres innommables ! Il faut savoir t’aimer, c’est une science austère !
Ulysse, Ulysse lui-même et ses grandes oreilles prêtes à engranger les chansons maléfiques t’aimait moins que moi-même, car il regrettait l’île, il regrettait la terre et toute cette nostalgie ne me dit rien qui vaille ! Qu’ont-ils tous à vouloir te fuir en te louant, te maudire en naviguant, et revenir à terre en te regrettant ? Moi, j’ai pris le temps, mais je ne te quitterai plus ! Plus jamais ! Oublie-tu mes naufrages, quand j’ai robinssonné sur des îles fragiles qui n’existent plus guère ? Quand je te regardais, imaginant alors que je resterais là, mort de faim et de soif, oublié des humains sur un îlot désert ? J’étais le naufragé au ventre trop criard et je te regardais, essoré par la soif…
Et je te regardais, me croyant déjà mort, maudissant l’horizon et découvrant déjà que tu es mon destin ! Par un soir d’automne rouge, je me suis préparé à nager vers ton large afin de m’engloutir ! Nager jusqu’à jamais, jusqu’à la fin tranquille, jusqu’à dire je t’aime en buvant la grande tasse ! Jésus, Marie, Joseph ! Il me fallait mourrir, non de faim ou de soif mais d’un amour immense qui m’a pris d’un seul coup et qui fait que j’arrive, que je débarque en toi et non pas sur la côte ! L’aventure intérieur va commencer pour moi : ce sera la dernière. C’est ainsi que je t’aime !
Je te connais tellement, ô mon amour, la mer, que je vois en toi les antiques batailles, les corps sanglants d’Actium et ceux de Lépante ! Je vois Octave commander que l’on tue, que l’on taille et l’écrivain manchot qui reviendra, superbe avec le Quichotte dans ses yeux intrépides ! Je te connais si bien : tu n’as pas de passé, car tout est toujours là, dans la mémoire de l’onde ! Qui t’aime comme moi ? Quel hardi capitaine ? Quel mousse qu’on a fouetté pour une faute légère, tel homme qu’on a pendu parce qu’il se battait, et quel navigateur scrutant les mappemondes ? Blagues et carabistouilles, ce n’est pas la passion ! Ce n’est pas le désir impossible d’être en toi, de devenir toi, de se rendre soluble dans l’infini aqueux, de se rendre salé plus que toutes les chairs, pour s’abolir enfin puisque tu es si belle !
Qu’ont-ils fait, les Normands qui venaient de Scanie avec leurs longs esquifs à tête de dragon ? Ils sont venus pour tuer. Ils ont bien massacré, puis roucoulé d’amour dans la vieille Neustrie pour des filles autochtones et qu’ils ont épousées ! Et voici que soudain, retournant leur navires, ils en firent des églises aux voûtes acceuillantes pour de joyeux mariages ! Et des cloches futiles résonnèrent à l’envi, tant à Saint-Vaast-la-Hougue qu’à Fécamp ou Saint-Clair ! Et ça buvait du cidre enchantant des chansons, et ça tuait le cochon sur tes nobles rivages, et ça troussait les filles sans te voir ni t’entendre ! Ta musique, pourtant, rythmait toute la vie…
Mais ils n’écoutaient pas, ces beuglants, ces guerriers, ces paysans serviles et ces prêtres repus ! Et mon Dieu les aurores devenaient inutiles, et les crépuscules n’étaient plus contemplés…Un nuage est superbe s’il se reflète en toi. Sinon, c’est un nuage… rien qu’un pauvre nuage qui se croit épatant puisqu’il est dans le ciel ! Et ces odieux Vikings ne le comprenaient pas ! Qu’as-tu à faire de ces gens, puisque, moi seul, je t’aime !
Dans tes vagues se reflètent dans mes yeux fatigués les trirèmes de Rome et les galions superbes, les coques hallucinées de la Grande Armada et l’imbécillité de ceux qui ne t’aiment pas ! Je plongerai en toi pour oublier tout ça ! Je vois tous les navires déchirés par le feu et les prisonniers maures que les Turcs attachaient à la gueule des canons ! Je vois les membres épars s’envoler dans le ciel, retomber sur le pont d’un bâtiment adverse, je vois la rage du vent qui tenta maintes fois d’éloigner ces faquins, de les noyer enfin pour ta plus grande gloire, mon amour, toi, la mer ! Et souvent, je suis triste de tant de désamour, du désenchantement qui gâche l’existence ! Et souvent je regrette ma vie de vieux marin qui n’a rin fait qui vaille et te retrouve enfin ! Mille milliards de tonnerres et autant de tempêtes ne m’ont pas aguerri : je demeure et je vois que tu es faites pour moi… non : je veux dire l’inverse !
Oui, je t’ai contemplée, isolé du monde, au cœur du Pacifique, sur ma terre restreinte, refuge du naufragé… Et je t’ai contemplée, mon ventre vide pleurant, grinçant sa grande famine comme une horloge folle ! Et je t’ai admirée, le gosier épuisé d’une soif plus piquante que toutes les épices, agmydales de Cayenne, soif de piments-oiseaux, girofle dans les dents et cannelle au destin ! L’aventure m’amusa, même quand j’ai eu peur ! J’ai vu des ports sordides et des matins si calmes que cette volupté me faisait pâmer d’aise…
Moi, je me suis battu, sans rime ni raison, ou peut-être par devoir, je ne le sais plus guère ! En ce temps-là c’était danger à chaque port et le danger aussi quand on restait à bord ! Me voici, me voilà, dénudé mais ardent, prêt à m’enclore enfin dans mon œuf ! J’ai déchiré la photo d’une Dame de Terre-Neuve car les amours anciennes ne me disent plus rien ! Je me sens purifié : J’arrive, j’arrive ! Je viens : demain !
Oui, je te contemplais, avide, secoué par ma faim qui me donnait des spasmes : ça s’agitait alors comme une danseuse andalouse de bodega portuaire, comme on en voyait tant durant la belle époque de la marine en bois, et je te voyais, malgré ma glotte nouée, et je te voyais de mes yeux dilatés…
Et je comprenais que je t’aimais encore plus… L’amour a déferlé en marée surprenante ! Et moi, le naufragé, oublié, j’ai compris : la mort ne me prendait pas avec son improviste : j’irais vers elle, j’irais vers toi, en noces utimes et denses, en espoir infini, en amour bien ancré, en devenant corps mort, en devenant mon âme en ta chair faite d’eau ! Je savais que je nagerais vers l’horizon pour le plaisir de en jamais l’atteindre, pour le plaisir de sombrer, de m’engloutir, de t’aimer à jamais ! c’était ainsi. C’était écrit, c’était voulu. Ma soif de l’infini se réveille aujourd’hui, et demain, dans mon œuf, je reviendrai à toi ! que veux-tu que je fasse ? L’amour m’a envahi ! Je n’ai donc plus le choix ! Je t’appartiens, c’est tout, cochon qui s’en dédit ! Un voiolier m’a sauvé, et je suis reparti marcher sur les rivages !
MA vie ! que d’aventures ! Je revois les imbéciles des régates et des courses et ceux qui sans vergogne te parcourent en solitaires, je vois les fiers esquifs des crétins satisfaits qui croient pouvoir t’aimer et ne font que du sport ! Je vois arraisonner la bêtise éternelle dans le courage en vain et l’énergie gâchée. Il suffit pour t’aimer de te regarder vivre et même du rivage on peut t’aimer plus fort ! Te parcourir est doux, amer, dur, difficile… mais c’est avec respect qu’il faut savoir voguer ! En sachant qu’on en meurt aussi bien qu’on en vit ! Je vois tous ces marins si pressés d’en finir et d’arriver au port afin de repartir… La seule route du rhum qui vaille quelque chose, c’est le gosier pentu d’un matelot soiffard ! Ah non ! Ca, non ! Mille milliards de trois fois non ! Je ne repartirai plus, moi ! Je m’enfouirai, moi ! Je sombrerai enfin en étrange naufrage en refus d’horizon pour tes profondeurs glauques !
Je vois les morutiers aux doigts saisis de gel qui tranchent à vif et vite les poissons frais pêchés, je vois les haubans qui claquent sous le vent et les couteaux rapides d’épopée quotidienne, les tonnes de poissons et les marins tremblants. Quand ils se coupent un doigt, ils ne le sentent pas, quand ils tombent à la mer, on ne les repêche pas, puisqu’ils sont perdus dés le contact de l’eau : on n’aurait pas leur temps de leur sauver la peau ! Je vois les longues pêches : Terre-Neuve et son port de Saint John, et je vois Nantucket, je vois venir Fécamp, Saint-Malo, Dunkerque, Marseille, Dieppe, les ports hanséatiques aux frimas d’importance… Et tout ce qui s’agite parce que tu es là ! Et je viendrai, oui, car je le veux, oui…Demain ! Dans mon beau bathysaphe, brillant comme une perle, astiqué comme un sabre et lourd de ma passion ! Et ce soir je regarde surnager les fragments d’une photo déchirée… Mon amour terre-neuvas va filer sur tes vagues, déchiré, aboli, car je n’aime que toi…
Et là, ô souvenir ! Les boucaniers hilares dansant la séguedille en rôtissant des chèvres sur des barbacoas ! Ils se frottent la panse, égorgent les Indigènes, outrepassent leurs femmes et boivent le ratafia à même la dame-jeanne ! Que veux-tu qu’ils te disent, que veux-tu qu’ils te fassent ? L’amour n’est pas un rot de leurs ventres avinés ! Ils voguent de temps en temps, certains pillent et rançonnent, ils cachent des trésors sur des îles improbables, ils perdent même les clefs des coffres enterrés ! Ils mangent du sapajou quand ce n’est pas de l’homme et cinglent à toutes voiles vers des destins maussades! On les pend quelquefois, d’autres prennent leurs places et puis tout recommence en naviguant sur toi ! Et tu appellerais ça de l’amour ? De qui te moques-tu ? Faut pas me lafaire, à moi ! De l’amour, ces sanies, ces rigolades intenses et ces meurtres enjoués afin de tuer le temps ?
Je ne veux plus de ça, ô, la mer immortelle, je ne veux plus revoir ces hilarités rances ! L’amour est gravité, ou murmure, ou silence…Il vogue à pleine lenteur comme par un calme plat, un calme qui fait mal, mais ça ne se dit pas ! L’aventure ? J’en ai soupé, moi ! Mangeant du pain mouillé sous les coups de tabac, machouillant à la va vite des morceaux de bonite parce que l’on criait « branle-bas de combat » et qu’on n’avait plus le temps de finir le repas! L’aventure, cheveux au vent ! Je m’en fous, maintenant. Quand à l’amour, pardon, moi, j’ai déjà donné : cette femme, à Saint John avait de très grands yeux. Et je les vois encore aux rives de Terre-Neuve, mon navire s’éloignant, son mouchoir dans le vent ! Hissez-ho ! Brave marin s’en va t-en guerre, brave marin s’en va, s’en va… Et la douceur du soir, quand le vent s’est calmé lui perle le visage de larmes d’amertume !
Ô vilaine Venise, orgueil outrecuidant ! Ville de sequins, de drachmes et de monnaies ! Regarde-là t’aimer comme un marchand hideux aime son tiroir-caisse ! Regarde la prétention du crétin qui t’épouse en jetant un anneau dans ton remous fertile ! Je sais, ô toi, la mer, que tu ne consens pas ! Et des lames de rire ridulent ta surface ! Ecoute leurs prières, elles sont farces et burlesques ! Voici un usurier qui va couper le ventre d’un mauvais débiteur par fantaisie sanglante ! Et l’autre de se plaindre car il n’a plus d’argent car des navires ne sont pas revenus à bon port, parce qu’on nolise en en vain et qu’on arme pour du beurre !
Ô vilaine Venise, ville de mascarade ! Ô comédie burlesque ! Voici des juges intègres ou bien qui font semblant, qui disent n’importe quoi : tout le monde est content. Et voici la dette, la dette effroyable, inscrite sur un papier ou un bon de trésor, une lettre de change, un parchemin de ruine à l’écriture parfaite, comme un arrêt de mort ! La ruine et la misère pour une signature, pour un sceau de cire chaude et qui a refroidi !
Et ça grouille et ça danse durant le carnaval, des intrigues scabreuses servent d’amour pour rire ! La dague de l’assassin se cache sous les basques et le rire des marquise finit à coups d’épée ! J’ai connu l’aventure, ô mer, ô demoiselle, vierge féconde de toutes les morts et de la vie ! Vierge toujours violée mais qui dmeure intacte, sacrée rouée, sacrée garce ! Tu es mon seul espoir ! Car maintenant, je pense qu’il faudra en finir avec ces aventures sans rime ni raison, sans queue ni tête aussi ! Oui, il faut savoir vieillir et venir réfugier ma carcasse en ton sein ! Demain je coulerai mon beau navire en fer !
Ô Vilaine Venise ! Crois-tu qu’ils t’aiment, ces marins trop avides aux dents de pierres dures? Ils n’ont pas trop le temps d’aimer quoi que ce soit ! Ce sont des marchands d’or et de sabres d’Orient ! Ce sont des trafiquants qui se servent de toi ! Et tu serais l’épouse ! Et tu serais l’esclave ! Un jour tu monteras et tu déferleras, un jour tu leur diras que l’orgueil est folie, un jour tu les noieras et ce sera bien fait ! Qu’ils aillent au Diable enfin, ces calculateurs vils ! Qu’ils fassent leur commerce avec Satan lui-même ! Il ne peuvent t’aimer comme je t’aime, moi !
Ah ! Vilaine Venise, je n’aime pas ton commerce ! Je méprise tes marchands et leurs banques affairées ! Qu’ils tirent des bons de caisse sur le feu de l’enfer ! Négociants, épiciers usuriers malfaisants, allez vous faire lanlaire avec vos bons à ordre et vos traites à trois mois! Et ces enfarinés prétendent t’aimer fort ! Qu’ils aillent tous brûler dans les flammes éternelles ! Car t’aimer demande plus qu’une ferveur commerciale ! Car t’aimer, c’est finir en se recommençant ! Demain, ô mon amour, je te rejoindrai, au plus profond, au plus intime, au plus secret ! Et je n’ai pas d’anneau comme un crétin de Doge, abruti transalpin, pauvre macaque idiot ! Maquereau hydropique au cerveau spongieux ! Non je n’ai pas d’anneau pour de fausses épousailles, car tu n’as pas de doigts mais des vagues éperdues ! Saint Marc au lion superbe, veille sur nos destins !
J’ai pleuré pour toi, ô, mon amour, la mer… Quand un cargo ignoble à la coque rouillée à dégazé sur toi son sang noir d’amertume ! Et tu t’es vernissée comme un piano immense qui n’aurait jamais joué que des requiems…
J’ai vu, sur la grève, un pêcheur désespéré. Il a shooté de dépit dans le cadavre d’un oiseau mort englué de mazout. L’oiseau lui est resté collé au pied droit. Et ça gluait intense sous le ciel de Bretagne ! La masse noire ricanait en mille irisations : spectre de couleurs gaies parmi la peine immense et les galets gluants ! Oui, j’ai pleuré sur toi que j’aime de toute mes forces, en cet immense deuil qui te rcouvrait toute ! Crois-tu donc qu’ils t’aimaient ces marins de la honte en ce cargo déchu ? Crois-tu donc qu’il servaient ta beauté ineffable et ta grandeur plus vaste que tes limites mêmes ?
Et dans ce très grand deuil de pétrole mortifère j’ai pleuré d’amour parce que tu es grande. Et j’ai semé sur toi un visage en morceaux, un cliché déchiré, une trop triste photo, un amour délaissé, avec en arrière-plan la rade de Saint John et le climat farouche de Terre-Neuve au loin. Comment vaincre le putride et le gras du destin, cette graisse sombre qui pue comme mille millions de milliards de capelans pourris, telle en rade de Phu-Quoc la poiscaille entassée ?
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