20 mars 2006
Toi, la mer… (Une fin préférable pour le Capitaine Nemo)...
I.
Toi, la mer… l’océan, la salée… si on me demandait si je t’ai aimée, je crois que je dirais… oui, peut-être. Non ! certainement. Avec tes vagues on ne sait pas. Tu n’es jamais la même. Tu te ressembles toujours. Tu n’es jamais une autre, tu es pareille en vrac, différente en détail. On ne sait pas quoi penser. On danse dans sa mémoire, on tangue, on roule, alors toi, la mer, je veux bien, oui, je veux bien t’avoir aimée. Ecoute-moi, la mer ! Je sais que je vais revenir dans mon navire d’acier !
Il est bâti de plaques au poids considérable ! C’est un œuf, c’est une boîte, c’est une coque. Ce bathyscaphe est mon destin. Il est fait de rêves. Et d’acier trempé ! Il s’engloutit, et c’est un plaisir fou ! Il te voit. Je te vois. Par des regards en hublots, des verreries bombées qui louchent au fond de toi ! Je l’ai préparé, poli, orné, car, vois-tu, je reviens !
Je t’ai aimée. Tout d’abord en surface, presque sans y toucher. De la quille et de l’étrave. Sous le vent qui emporte tout. L’amour aussi. En surface. L’étrave, ça déchire, mais tes blessures se referment toujours… La quille, ça fouaille, mais tes entrailles fluides n’en gardent pas de traces. On croirait que rien n’existe. Et le sel demeure. Il pénètre dans la peau, il sale les pores, il donne le goût de ce que tu es, de toi, qu’on aime, qu’on n’aime pas, au fil du sac et du ressac, avec le vent qui claque les voiles et la tempête qui plie les mâts. L’océan, la salée… ciel d’en bas, étoiles d’ocre, astres de varech, planètes goémon… J’ai vieilli en regardant le ciel, mais en baissant la tête. Le reflet existe autant que toi. Je t’ai vue dans les yeux des nuages. Quand on aime la mer, on n’est jamais plus libre…
Jadis, j’ai regardé le ciel, tendu, circonspect, accoudé au bastingage. J’ai regardé le ciel pour ne pas te voir. Je l’ai regardé sur toi, les yeux vers le centre de la terre, là où ça bouillonne sec. Toi, tu es froide… Oui, pour ne pas te voir, pour t’éviter, toi, la fatale… Je l’ignorais encore, mais je te voyais tout de même. Et je savais, oui, je savais que je t’aimais déjà, pour toujours et jamais, infiniment, peut-être. Tu ne me réponds pas ? Tu mugis de grandes vagues ? Tu n’écoutes jamais rien, tu craches tes embruns, toi, la mer. L’océan. La froide. L’indifférente, la nonpareille…Je reviens dans ta froideur… Demain !
Je ne m’en rendais pas compte, mais je savais déjà… Je savais que si j’osais te regarder en surface, sans m’attarder au miroitement du ciel, tu me fascinerais, tu me subjuguerais, tu m’hypnotiserais. Et que tout serait joué : ma vie, ma mort. Et voici venir cette vieillesse, là, insidieuse, qui m’imbibe, me sature, tandis que je te regarde encore. Mais de loin, de la plage, du rivage, du port… Je ne peux plus ne pas te voir… Même en fermant les yeux. Même en rêve, toi, la mer, l’océan, la frigide, la démesurée… L’aubaine du rêveur et l’enfer du marin quand l’ouragan dévale! Il faut te supporter ! Je te reviens quand même.
Toi, la mer, toi, l’impérieuse ! Encore jeune, j’écoutais le vent, imaginant qu’on peut l’entendre seul, en ignorant le bruit des vagues. Je ne voulais ni te voir, ni t’entendre, moi, jeune et matelot, moi qui travaillais. Des chaînes d’ancre grinçaient, je m’en souviens. Des chaînes ! Ne me dis pas que j’ai peur. Je suivais le destin d’un marin assidu, par obligation d’être, par emprisonnement, par besogne et travail. Je t’avais toujours vue. Alors, je ne me méfiais pas ! Mousse, matelot, capitaine… les âges de la vie , Et le sel dans la peau, comme tous ces poissons secs qu’on a sevré de toi, de ta froideur constante : Aurores de harengs, crépuscules d’anchois…
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