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orlando de rudder
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25 janvier 2006

Le Grand Prince sans rire.

François Bonneau poursuit son grand sale type d'autoroute. Alors autant lire les petites merveilles qu'il écrit, tranquille! Figurez-vous qu'il rédige des nouvelles d'une plume alerte autant qu'acérée. Vous ne me croyez pas? Eh bien, en voici une!!!! ____________________________________________________________________________________________ LE GRAND PRINCE SANS RIRE, une nouvelle de François Bonneau - Qu’as-tu fait par la suite ? - Ensuite, ce fût l’uniforme, les corvées, le garde-à-vous… ça ne s’oublie pas. J’entends encore, parfois, mon ancien adjudant : « Pour l’instant, vous n’êtes que de la tourbe infâme, une fange misérable, à peine de la litière. Nous sommes encore trop bons de vous admettre ici. Mais on vous l’apprendra, la politesse, mes gaillards. Quand vous sortirez de là, vos poignées de mains seront exemplaires, vos baise-mains somptueux, vos révérences irréprochables. Bienvenue à l’armée du salut. » - L’avait pas l’air commode, l’adjudant, dis donc… - L’était pas là pour ça. - Alors si j’ai bien compris, après avoir fait subir les pires tourments à tes parents, ils t’ont envoyé à l’armée du salut pour que tu deviennes poli ? - Tout juste, garçon. Tu vois ce qui t’attend si tu refuses de dire bonjour à la dame. Mais je ne me fais pas de souci pour toi. Ils ne t’auraient pas laissé venir visiter ce château avec moi aujourd’hui, si tu étais de la graine de délinquant. - Sûrement. Je suis bien content qu’elle ait la grippe, ma baby-sitter. Toi au moins, tu connais plein d’histoires. Alors dis-moi, à qui a-t-il appartenu, ce château ? - A un grand prince. Sans rire. - Au Grand-Prince-Sans-Rire ? - Lui-même. - Un géant couronné mais sinistre ? - Pas si géant que ça, moins grand qu’un basketteur. - Eh bien alors, pourquoi avait-il une aussi grande maison, avec des portes aussi hautes ? - Juste pour la frime. Les princes, c’est pas ce que l’on raconte : tous des crâneurs. Ils ont de jolis palais, mais n’ont pas fait grand chose pour les construire. On a pas souvent vu de prince en bel habit brasser du ciment gris la truelle à la main. Parfois, ils n’ont même aucune idée de ce qu’ils veulent. Ils s’offrent du clinquant, et c’est à peu près tout. - Ah oui ? Mais alors, celui qui a décidé de construire le gigantesque portail du parc, par exemple, comment a t-il eu l’idée ? - Tout part d’un maître d’œuvre un peu azimuté. Enfin, en général. Juste un bonhomme, vaguement architecte, qui un jour rassemble une douzaine de copains : « Messieurs, nous avons tous du temps libre, en ce moment. Je vous propose donc de construire un portail absolument gigantesque, au cas où, à l’avenir, quelqu’un décidait de garer un paquebot dans cette cour. Personne ne s’oppose à l’idée ? Très bien. Alors, distribuons les rôles. Toi, file à la carrière et commande-nous quelques tonnes de pierres blanches, pour commencer. Toi, tu t’occuperas de la porte en elle-même : cherche une forêt dans laquelle taillader. Toi, réquisitionne cinq ou six forges des alentours, pour la visserie… » etc. Et voilà comment naissent les grandes choses. - A t’en croire, c’est donc la folie qui se trouve à l’origine de la grandeur ? - Très souvent, oui. Mais pas seulement. La folie des grandeurs, celle du Grand-Prince sans rire, nous donne à regarder un joli monument. Mais chaque médaille à son revers : le prince se montrait odieux avec son entourage. - Pourtant, il logeait sa famille dans un bien bel endroit. - Sa famille aurait préféré habiter une chaumière, avec un prince rieur. - Tu les a donc si bien connus, ces gens ? - Oui… Non… Un peu, comme tout le monde. Un prince sinistre, une princesse femme au foyer, des enfants qui attendaient des éclaircies dans cette sinistrose… Tu n’as pas loupé grand chose. Cela remonte à très longtemps. - Je dois être trop jeune, tu as raison. S’il te plaît, parle-moi encore de la folie qui donne naissance aux grandes choses. Si l’on ouvrait les asiles, verrait-on plus de monuments créés? - Probablement pas. Les asiles accueillent ceux qui représentent un danger pour eux-mêmes et les autres. Et quand la déraison se montre dangereuse, elle ne peut plus construire. - J’ai pourtant lu, dans un livre, qu’un peintre d’un autre siècle s’était coupé l’oreille. Lui-même. Pas par maladresse, mais parce qu’il le voulait. Drôle d’idée. Et puis en voyant ses toiles, dans le même bouquin, je me suis aussi dit que ce monsieur savait très bien se servir de ses mains, que de grandes choses étaient nées entre ses doigts. Des déséquilibrés talentueux, qui construisent et se font du mal, cela existe. Au moins, cela a existé. On en trouve peut-être encore. - Je veux bien te l’accorder. Mais par folie, j’entendais surtout l’extravagance, l’originalité, les aberrations où bien la loufoquerie. Ce que chacun possède, mais que tout le monde ne développe pas. Les grandes choses s’échappent toujours de la rupture d’un petit quotidien. Quant aux doux divagateurs qui les ont créées, ces fameuses grandes choses, ils croient qu’ils sont les seuls à être sensés. Un aïeul me le clamait souvent : « Chacun veut en sagesse ériger sa folie ». - Alors on peut tous faire naître de la grandeur, si l’on devient moins raisonnable ? - Je te le dis ! Les hommes peu raisonnables peuvent être des sages-femmes! Pour peu qu’ils s’appliquent un peu… - Et pour raconter des histoires, faut-il être un menteur ? - Je ne crois pas. Le vrai mensonge trompe quelqu’un, souvent avec lâcheté. Au contraire, les histoires enseignent. Ou divertissent. Ou les deux. - Pourtant, on dit bien aux menteurs : « tu me racontes des histoires »… - Et puis quelqu’un à dit : « Que ces agréables mensonges sont au-dessus des vérités »… Pas évident. Tu auras le temps de te forger une opinion sur le sujet, dans les années à venir. Lorsque tu auras entendu suffisamment d’histoires -ce que je te souhaite-, et suffisamment de mensonges, -ce qui est moins agréable-, tu sauras faire la différence. - Justement, je n’arrive pas encore à différencier les deux. Par exemple, lorsqu’un adulte modifie l’histoire d’un monument, en la racontant à un enfant… Dans ce cas précis, il ne raconte pas la vérité. C’est comme si il lui cachait des choses, comme si il le prenait pour un ignorant. Ne peut-on pas parler de tromperie ? - Certainement pas. L’adulte en question espère juste que le petit garçon passera un moment agréable, qu’il fera travailler son imagination, et que tout cela l’aidera à développer l’originalité créatrice dont nous parlions tout à l’heure. L’adulte en question peut également se dire que n’importe quel livre historique renseignera très bien l’enfant, si celui-ci s’intéresse à la vérité vraie de l’origine d’une construction. - A vrai dire, l’enfant en question a déjà visité ce château, avec son école. - Le guide a drôlement dû l’ennuyer… - Non, il ne racontait pas trop mal. Mais sa version de l’histoire du portail, là, dehors, m’a tout de même moins amusé. Il faut aussi que je t’avoue quelque chose. Mon papa est bénévole à l’armée du salut. Depuis le début de la visite, je me doutais bien qu’on avait pas pu t’y apprendre la politesse. Même si mon papa aime bien entendre « merci », lorsqu’il offre une soupe chaude. - D’accord, j’ai peut-être un peu romancé. Mais je n’ai jamais voulu te prendre pour un imbécile. Juste te faire passer un bon moment. - Je sais bien. Et tu as réussi. - Monsieur est grand prince. - Sans rire ?
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