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orlando de rudder
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28 décembre 2005

Champagne

Voici encore un extrait de mon livre à paraître. Et c'est de saison! En effet, le champagne coule à flot ces temps-ci. MAis on ignore généralement qu'il fit changer un tantinetle statut des femmes! Le champagne est-il féministe? Qu'on en juge: champagne Le champagne est une invention de l’ère moderne, du moins tel qu’on le boit, préparé d’après les principes de Dom Perignon. Sans aucun doute peut-on plaindre, à juste titre, nos ancêtres de ne pas l’avoir connu, et regretter, avec sollicitude et compassion, que les fiers compagnons de Roland de Ronceveaux n’aient jamais savouré ce « divin breuvage » : Paladins invincibles, célébrés par des chantres gabeurs, quand vous auriez pourfendu des géants, délivré des dames, exterminé des armées, jamais, hélas ! jamais une captive aux yeux noirs ne vous présenta le champagne mousseux, le malvoisie de Madère, les liqueurs, création du grand siècle ; vous en étiez réduits à la cervoise ou au surêne herbé. Que je vous plains ! (Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût, 1825.) « Préparer des vins blancs de crus divers selon la méthode champenoise » se dit champagniser, ou champaniser. On voit qu’il existe une différence dans la façon de déguster la nasale n : elle est savoureuse du dos de la langue, comme de l’apex, la pointe ; l’ampleur vélaire se répand et parfume la voûte palatale, mais l’attaque directe du palais propose une saveur plus incisive. Dilemme ! Que choisir ? La prononciation chapaniser serait plus fréquente chez les femmes : le grand phonéticien Gregor Straka (« Quelques observations phonétiques sur la langue des femmes », Orbis, 1952) explique que la consonne gn demande plus d’énergie… Sous-entendait-il que les femmes seraient peu énergiques ? Et pourtant, au folklore militaire s’oppose d’abord le silence monastique de Dom Perignon, puis la féminité – une féminité glorieuse, résistante – sous l’Ancien Régime si dur aux femmes et, paradoxalement, propice aux veuves. Heureusement, les hommes avaient parfois le bon goût de laisser tranquilles leurs conjointes assez tôt, se retrouvant ainsi libres, en pleine force de l’âge : c’est l’époque de « la jeune veuve » : La perte d’un époux ne va point sans soupirs, On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console : Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole, Le Temps ramène les plaisirs. Entre la veuve d’une année Et la veuve d’une journée La différence est grande ; on ne croirait jamais Que ce fût la même personne… Jean de La Fontaine, « La Jeune Veuve », Fables, livre VI. Et l’on connaît les veuves si séduisantes de Molière, de Marivaux. Les pauvres évidemment menaient dure vie. Mais pour les autres, l’aventure commençait avec la vie opportune. Petites bourgeoisies, exploitations agricoles, négoces se retrouvèrent souvent aux mains d’un nouveau « chef de feu », car les veuves avaient le statut de « chef de famille », ce qui leur donnait pleine capacité juridique. Un grand nombre de ces femmes eurent beaucoup de talent, particulièrement en Champagne. Leurs mémoires subsistent, non point sur le marbre d’un monument, mais sur de belles bouteilles. Elles s’appelaient Cliquot-Ponsardin, Pommery, Henriot, Laurent-Perrier, Mongardien, Lannaud, etc. Sans cesse, elles ont amélioré le champagne : louons avec respect leur ferveur inlassable. Rappelons aussi que le champagne, au moment où Dom Pérignon lui avait donné sa perfection, n’était pas apprécié en France. Fagon, médecin de Louis XIV, ordonna que le roi le délaisse au profit du vin de Bourgogne. La cour suivit l’exemple du roi, puis la bourgeoisie. Et l’Angleterre devint le marché principal du champagne jusqu’au règne de Louis XV. Les grandes marques de champagne nous font trop souvent oublier les champagnes de « terroir », ceux qui « tracent », qui offrent des goûts plus amples, parfois plus rudes, qui fleurent le raisin mûr et la terre propice : il est bon d’explorer les petites routes la région champenoise. Et là, des vignerons à petites surfaces offrent des champagnes aux personnalités si drues, si ravissantes. « Les gens heureux sont graves », disait Barbey d’Aurevilly. Le bonheur, ample et calme, loin des fureurs festives et angoissées, loin de la rigolade des célébrations veules, se trouve peut-être dans la dégustation tranquille d’une tulipe de champagne, quand vient le soir en été, quand le calme règne, et qu’on regarde la mer tandis qu’un tendre soleil se couche… Carpe diem. Champagne pour tout le monde se dit non seulement en cas de tournée générale, mais aussi pour évoquer tout événement heureux, toute circonstance joyeuse : c’est un cri d’allégresse à nul autre pareil.
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