Je retrouve ce poéme ancien. Halima a remporté un prix en le disant au conservatoire de Mons... Qu'est-elle devenue? Je la revois dans ma mémoire  en robe boire, pieds nus, fervente, superbe...

Je suis au bord du fleuve.

 

Pour Halima

 

.

Je suis au bord du fleuve, j y vais souvent pleurer. Pas loin il y a la route qu'on vient de repaver. Maman, Maman, si tu m'entendais, tu ne me croirais pas...

Je ne suis qu'une fille dans un monde à soldats. Et les voici qui traînent la savate et le pas. Sont-ils morts ou vivants? Maman, si tu savais... je pleure au bord du fleuve un homme qui est mort. Et je ne l'aimais pas.

Oui, moi, au bord du fleuve, je pleure. Je n'aimais pas cet homme: on m' a mariée avec. Tu le voulais Maman, et j'ai baissé la tête. C'est trop tard, maintenant.

Il est mort, il est mort. Je pleure parce que c'est triste. Maman, ce que j'ai vu ne ressemble à rien. Un anneau à mon doigt le serre jusqu'au sang. Bientôt, je l'aimerai... Comme il était charmant!

Parfois, il souriait. Il parlait de soleil et buvait moins qu' avant. C'était rare, Maman: il préférait penser à la guerre prochaine.

Et maintenant je l'aime parce qu'il n'est plus là. Et je resterai seule, à moins qu' on veuille de moi... quelqu'un de quelque part, qui ne me battra pas. Parce qu'il me battait, pas plus que d' habitude certains soirs ou bien d'autres, je ne sais plus pourquoi.L'homme, c' est fait pour ça.

C' est vrai: il me battait parce que je suis femme. Je suis femme toujours et me voici encore comme mes soeurs ma mère, la fille que j'aurais si j' avais une fille, pleurant au bord du fleuve comme vous pleuriez toutes, vous autres qui pleurèrent parce qu'il faut pleurer quand l'homme meurt à la guerre. La lune me regarde cependant que je pleure des larmes identiques à celles de la veille, de l'avant veille aussi et puis du jour d'avant, des larmes identiques à celles de ma mère et de sa mère aussi depuis qu'il y a du temps, de la guerre et des hommes.

Et des hommes, moi, j'en vois. Il s'en vont, tout cassés en fumant du tabac quand ils en ont encore. Je leur souris parfois, alors, ils croient des choses. Je suis au bord du fleuve, je suis belle, il est vrai. Enfin, belle, peut-être pas, mais il y a en moi quelque chose comme ça qui plaît aux mâles. A ceux qu'on a pas tués: les autres, je ne sais pas. Ils fuient ou bien s'en vont, c'est du pareil au même.

Assise près de la route j'entend leurs sifflements. Ils ont ces gestes drus, ces mots vulgaires mais grands que disent les garçons encore un peu vivants. Je n'ai plus qu'à pleurer ces innocences là, celles d'une femme seule parce que mon gars est mort. Mais je ne l'aimais pas. Ecoute-moi, Maman...

Croirais-tu donc encore au vrai pouvoir des femmes? Si je l'avais aimé, il serait revenu, car l'amour, tu l'as dit, est plus fort que la mort... Maman, c'est de ma faute! Il est mort, il est mort! et je ne l'aimais pas!

Il n'a pas fait d'enfant, mon ventre est resté plat. Si t'es garçon tu meurs. Si t'es fille, ferme la... Je pleure, je pleure, je pleure: je ne sais faire que ça, et puis filer le lin, cuire dans la marmite le déjeuner des hommes, parfois me coucher nue pour peu qu'on me l'ordonne... La guerre a tué cet homme, que je n'aimais pas trop. Pourquoi faire la fière quand on a le coeur lourd? Aussi vrai que j'existe, je n'ai plus que des larmes.

Mes larmes cependant disent à la rivière que les femmes, les enfants meurent aussi dans les guerres... Malheureusement, pas moi.

En même temps, j'ai faim et je ne mange pas parce qu'il n' y a plus rien à cause de la guerre. Je ne me vendrai pas à ces soldats qui passent... Parce que je suis à lui, l'homme qu' on m' a donné...

Je suis au bord du fleuve, j' y vais souvent pleurer; Pas loin il y a la route qu'on vient de repaver. Maman, Maman, si tu m'entendais, tu ne me croirais pas...