Les Ides de mars.

Il aimait bien ce restaurant. Elle, pas plus que ça. Mais pas moins non plus. Elle appréciait rarement ce qui lui plaisait, à lui.

- Tu as encore salé avant de goûter ! Dit-elle.

Il ne répondit pas. Il regarda se femme avec un étrange sourire. Elle ne connaissait guère ce sourire là. Elle faillit étendre la main pour lui remettre un peu d’ordre dans la chevelure. Mais elle s‘arrêta. Sans savoir pourquoi… Elle reprit :

- C’est idiot de saler sans avoir goûté d’abord…

Sa voix, elle le sentit, sonnait mal. Elle l’entendit, beaucoup moins assurée que d’habitude. Et lui, sans désemparer, se mit à manger. Il sourit encore. De cet étrange sourire qui la mettait de plus en plus mal à l’aise.

- Vois-tu, dit-il à forte voix, je sale d’abord pare que ça me plaît. Ensuite, comme je suis tout de même beaucoup moins bête que toi, je sais que, d’habitude, les aliments sont servis peu salés dans les restaurants. Et que ça ne correspond pas à mes goûts. Plutôt que de refaire un test, j’ai mis au point, inconsciemment, le geste utile et nécessaire pour que tout soit salé comme il me convient…

Jamais il n’avait parlé ainsi… Elle le regarda, bouche bée, yeux ronds… Les autres dîneurs les regardaient tous deux. Quelle horreur !

-De toute façon, le fait que je sale ou pas avant de goûter n’est qu’un prétexte ! Il s’agit, pour toi, de me critiquer . D’exercer un pouvoir.

-Mais enfin, que …

- … c'est pareil quand tu me passe la main dans les cheveux, comme à un gamin…Les gamins détestent, d’ailleurs… comme aussi quand tu rajuste mon col.. Mes cheveux sont à moi. Et je n’aime pas tous ces petits gestes de possession qui te rassurent, toi. D’ailleurs, tu es odieuse à toujours me reprocher mes petites manies qui ne nuisent à personne. C’est constant, horriblement vil C’est une atteinte à ce que je suis, ça va avec tes scènes abjectes… 

- Mais…

- Ta gueule ! Ecoute ! J’en ai marre ! Bien sûr, depuis que tu m’emmerdes avec ces histoires de sel, le reproches quotidiens, les scènes, je t’ai trompée régulièrement, par principe.. Il faut que tu le saches ! A ton tour d’en prendre plein la gueule… Mais bon, ça va un moment… Des fois, je suis même allé aux putes ! Il s’agissait de trouver une vengeance à ta mesure, à la mesure de tes mesquineries, quelque chose d’aussi bas !

- Je… 

- Ta gueule te dis-je ! Ca t ‘embêtes, hein, que je parle si fort ! Laisse-moi finir : C’était rigolo, cas adultères, ces putes… Mais ça ne te faisais pas assez mal, puisque tu l’ignorais ! Maintenant tu vas morfler ! Ta mère va jouir de notre séparation…

- Notre… Tu.. ?

- Oui ! Parce que je te largue ! Je m’en vais ! Et saches qu’il n’y a pas d’autre femme dans ma vie ! Ca viendra peut-être ! Quand j’aurai fait le point sur moi-même !

Il e tut. Autour d’eux, les gens se remirent à manger. Il reprit une bouchée dans son assiette. Il la piqua lentement de sa fourchette. Il regarda sa femme droit dans les yeux, mâcha, tranquille. Toujours avec ce sourire.. Elle se mit à avoir peur…Peur de lui ? Peut-être. Mais surtout peur de l’avenir immédiat. De plus, il parlait fort. Sans crier, certes, mais à haute voix, posément, calmement. Et ça faisait très mal à cette pauvre femme… 

Il laissa durer son silence avant de reprendre :

- Quand je serai sûr de ne pas me conduire comme toi, certain de ne pas m’horripiler des petites manies de l’autre! Certain de ne pas critiquer pour critiquer ! Certain de ne pas te ressembler ! Jamais! Plutôt crever!  Je ne sais pas si je trouverai ou non l’âme sœur, mais j’ai décidé que si ça arrivait, je ne la ferai pas chier comme tu m’as fait chier ! Je respecterai, moi…j’aimerai vraiment, sans prendre mesquinement des tas de petits pouvoirs comme on fait dans ta famille de visqueux ! Dès ce soir, tu seras seule. Et je rigolerai en t’imaginant en train de chialer ! Ta souffrance me distrait déjà ! fallait pas , ma vieille, fallait pas !

- Mais... Tu veux divorcer ?

- Ca fait longtemps que j’ai tout préparé. Mon but est que tu paies. Que tu souffres enfin. Au maximum. Pas seulement pour moi, mais au nom de tous ceux qui, hommes ou femmes, souffrent de vivre avec des gens horribles comme toi, qu critiquent sans cesse, qui harcèlent… Qui n’aiment pas… Et qui gouvernent en faisant croire qu’ils sont, eux, opprimés, gouvernés ! Te jeter, te larguer, te congédier est un acte politique ! Te mépriser est un devoir !

Il la regarda. Là, elle eut vraiment peur ! Son regard ! Froid ! Glacial ! Un reflet de métal ! Elle ne lui avait jamais vu ces yeux-là ! Un procureur. Un juge. Inflexible. Implacable… Elle sentit une coulée froide le long de sa colonne vertébrale. Elle avait chaud, froid, elle… Il reprit, d’une voix terrible.

- Et je jouis deux fois de te voir souffrir: d'abord pour me venger. Pour moi. Salement. Méchamment. . Et aussi en général! Par civisme! Car il y a ton pouvoir. Certes,il n’est fait que de mon acceptation ! Mais tu l'exerces! Normalement, tu mérites la mort! Cependant, il m'est agréable que tu vives! Longue vie aux salauds qui souffrent! Puissent-ils morfler par les siècles des siècles!

Il s'interrompit pour boire une gorgée de vin. Il la savoura.  Il claqua la langue avec une satisfaction visible! Puis il continua, tranquille:

- Il n’y a pas de dictature ! Il n’y a que des gens soumis qui en redemandent, la réclament et en souffrent tout de même. Seulement, sans dictateurs comme toi, ça ne marcherait pas ! Aussi, tu dois payer, payer, payer ! Cela est juste et bon ! Pour le cœur comme pour la Raison !

Elle se leva d’un bond elle vacilla. Elle regarda autour d’elles.. Les gens ! Les gens ! Ils la voyaient ! Ils entendaient ! Ils savaient ! Allait-elle s’évanouir ? Non. Elle prit son manteau, son sac et s’enfuit. Alors, au moment où elle allait sortir, il s’exclama :

- Poisson d’Avril !

Seulement, voilà : on était encore en mars…