Le serveur débutant.

J’ai remarqué cet homme dès mon arrivée à Quiberon. Je l’ai croisé maintes fois durant les séances de thalassothérapie. Et le soir, au repas. Son regard convexe globule vaguement. Où ai-je déjà vu ce visage ?
Hier soir, il dînait, tranquille autant que seul. Il savourait, paterne, goulu, un repas succulent. Un silence soudain nous intrigua. J’ai souri lorsque j’en découvris la cause. Un tout jeune stagiaire à la veste trop grande se montrait malhabile. Même, il salopait, au limonadier, le bouchon d’une bouteille de bordeaux. Tous le regardaient.
Notre bonhomme compatissait.
L’apprenti s’escrimait. Son trouble provenait de la cliente. Une beauté mûre au vaste sourire. Au corsage jouflu…
Le temps s’étira comme lorsqu’il va se passer quelque chose… Instance, attente. On croirait parfois qu’un siècle s’est écoulé durant quelques minutes. Et l’on pense à la veille comme si c’était jadis.

Cet homme ressemble à d’anciennes choses vues. Quel âge peut-il avoir ? Le mien, sans doute. Mais depuis plus longtemps. Son visage m’évoqua des daguerréotypes, des clichés d’autrefois, avec des morts souriants. Ce soir, Il chemine le long de la plage. Je le suis des yeux. Il dévisage l’horizon.
Je le revois, ce matin même : engoncé dans son peignoir blanc, il allait goûter aux joies du multi-jets. L’eau, se précipitant sur sa peau, lui donnerait, comme à moi, l’idée d’un renouvellement : Ca cingle aussi l’esprit. D’abord, ça surprend, puis on se laisse vivre. Comment ressent-il cette tendre agression ? éprouve t-il, comme moi, une grande soif de peau, quand les pores sont avides et que c’est délicieux ?

Revenons à hier : Le malheureux stagiaire réussit à s’entailler le doigt. La belle dame, amusée, brilla des yeux. L’automne de certaines femmes resplendit plus que maints printemps. Celle-ci, prenant soin d’elle-même, puisqu’elle se trouvait là, montrait un charme plein d’humour. Et de rondeurs. Le môme rougit encore… Le gros homme guignait, attentif. On eût dit qu’il partageait l’émoi du garçon, la gaîté de la dîneuse…

Ce soir, les nuages obèses menacent, goguenards. On en saura plus dans quelques minutes : Orage, déluge, ondée ? La chaleur pèse lourd. Je repense au serveur : ça n’a pas manqué. Il a versé un fond de verre, pour qu’on goûte le vin. Et v’lan ! une tache sur la nappe. Il manqua de peu le lin d’une robe superbe. Sa propriétaire retint son rire. On a tous regardé dans la direction du maître d’hôtel. Allait-il morigéner le gamin ? Non ; bienveillant, il fit semblant de ne rien voir. Le néophyte s’éloigna. Avec un gros soupir. Les conversations reprirent.

Maintenant, le marcheur s’arrête. Il regarde dans ma direction. Il vient. Il s’assied sur le banc. A côté de moi.
-   Ca fait du bien d’être vivant, n’est-ce pas ? s’exclame t-il. Je ne le suis plus depuis belle lurette. Je suis déjà venu ici. J’étais si jeune ! Nous marchions, sac au dos, fleur aux dents. On buvait du cidre, servi par de grosses filles d’auberge. Rouées, rêveuses. Maintenant, on prend des bains de boue, on bouillonne dans les jacuzzis… C’est égal ! Les choses changent en cent cinquante ans. J’ai même mangé des algues ! Si Maxime savait ça !
-   Maxime ?
-   Maxime du Camp, mon joyeux compagnon ! Il raffolait des huîtres, du vin blanc, des femmes dodues. Moi aussi !
-   Comme la dîneuse qui affolait le jeune serveur ?
-   Oui.
-   Mais pourquoi venez-vous ici ? Vous ne ressemblez guère aux autres habitués !
-   J’ai toujours regretté de n’avoir pas écrit quelque chose sur le massacre des chouans. C’est arrivé, en 1795, sur cette plage. Une hécatombe ! J’eûs décrit à vif ! Ca aurait eu de la gueule. Hugo m’a devancé. Balzac aussi. Je me suis rabattu sur Carthage ! Pour titiller mon regret, je reviens, chaque année, voir Quiberon. Je me régale de poissons, de fruits de mer et de petites scènes comme celle d’hier…
Un éclair bouscula la nuée. Il pleuvait enfin.
-   Cette femme est presque aussi belle qu’une charcutière ! ajouta Gustave Flaubert, d’une voix hénaurme.

Orlando de Rudder. Juin 2003.