15 décembre 2005
Un poème de pur néant
Mélancolie ! En voici un bel exemple ! L’idée formidable du « poème de pur néant » de Guillaume IX , le « Prince d’Aquitaine » sans doute « à la tour abolie » dont se souvient Nerval. LA mélancolie médiévale sera, pklus tard exposée par Charles d’Orléans, après Richard cœur-de-lion et sa Rotrouenge du captif, puis vindront Rutebeuf et Villon…Ce « poème de pur néant » qui m’évoque Valéry est superbe (voir, plus bas sa traduction en français moderne, mais n’hésitez pas à prononcer, comme vous le pouvez, ces vers occitans : c’est un délice). Bon j'ai des ennuis avec la présentation du texte: je ne sais pas comment m'y prendre. On peut lire quand même!
Canso
Farai un vers de dreyt nien:
Non er de mi ni d'autre gen,
Non er d'amor ni de joven,
Ni de ren au,
Qu'enans fo trobatz en durmen
Sobre chevau.
No sai en qual hora.m fuy natz:
No suy alegres ni iratz,
No suy estrayns ni sui privatz,
Ni non puesc au,
Qu'enaissi fuy de nueitz fadatz,
Sobr'un pueg au.
No sai qu'oram suy endurmitz
Ni quora.m velh, s'om no m'o ditz
Per pauc no m'es lo cor partitz
D'un dol corau;
E no m'o pretz una soritz,
Per sanh Marsau! .
Malautz suy e cre mi murir,
E ren no.n sai mas quan n'aug dir;
Metge querrai al mieu albir E no sai cau;
Bos metges er si.m pot guerir, Mas non, si amau.
Amigu'ieu, no sai qui s'es,
Qu'anc non la vi, si m'ajut fes;
Ni.m fes que.m plassa ni que.m pes,
Ni no m'en cau,
Qu'anc non ac Norman ni FrancesDins mon ostau.
Anc non la vi et am la fort,
Anc no n'aic dreyt ni no.m fes tort;
Quan non la vey, be m'en deport,
No.m pretz un jau,
Qu'ie.n gensor e bellazor,
E que mais vau.
Fag ai lo vers, no say de cuy;
Et trametrai lo a selhuy
Que lo.m trametra per autruy
Lay ves Anjau,
Que.m tramezes del sieu estuy
La contraclau
Traduction: Chanson
Je ferai vers sur pur néant
Ne sera sur moi ni sur autre gent,
Ne sera sur amour ni sur jeunesse
Ni sur rien autre;
Je l'ai composé en dormant
Ne sais en quelle heure fus né
Ne suis allègre ni irrité,
Ne suis étranger ni privé[16]
Et n'en puis mais,
Qu'ainsi fus de nuit doté par les fées
Sur un haut puy.
Ne sais quand je suis endormiNi quand je veille, si l'on ne me le dit À peu ne m'est le coeur partiD'un deuil poignantEt n'en fais pas plus cas que d'une sourisPar saint Martial.
Malade suis et me crois mourirEt rien n'en sais plus que n'en entends dire;Médecin querrai à mon plaisirEt ne sais quel;Bon il sera s'il me peut guérirMais non si mon mal empire.
. J'ai une amie, ne sais qui c'est;Jamais ne la vis, sur ma foi;Rien ne m'a fait qui me plaît, ni me pèseNi ne m'en chaut,Que jamais n'y eut Normands ni FrançaisEn mon hôte
. Jamais ne la vis, et je l'aime fort,Jamais ne me fit droit ni ne me fis tortQuand je ne la vois, bien m'en réjouisEt ne l'estime pas plus qu'un coqCar j'en sais une plus belle et plus gentilleEt qui vaut bien plus.
J'ai fait ce poème, ne sais sur quoiEt le transmettrai à celuiQui le transmettra à autruiLà-bas vers l'Anjou.Mais qu'il m'envoie de son étui
La clef.
Mélancolie pratique, introduction
PAtrice Houzeau, dans une très belle analyse d'Andromaque (voir son blog) , évoque la mélancolie. Loin d'être une dépression, la mélancolie est une énergie pure, celel qui fit, hélas, les conquérants, mais aussi les poètes. Et, puisque je ne l'ai pas fait, je reproduis ici le débit de mon livre, Mélancolie pratique, où l'on en découvrira les avantages certains et, surtout, la nécessité.LA mélancolie est uen vitamine, autant qu'une musculation de l'âme! Voici:
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Melencholie.
Le fond de la pensée est pavé de carrefours.
Paul Valéry, Une soirée avec Monsieur Teste.
Aujourd’hui, deux affects principaux de l’humanité ont mauvaise presse : le stress et la dépression. On tente de combattre l’un et l’autre en refusant de comprendre qu’ils sont inévitables et propose leur utilité à qui saura s’en servir à bon escient. Le stress, bien assumé, élaboré, caressé même s’appelle la ferveur, voire l’enthousiasme. Quant à la dépression, attribut de la mélancolie, elle demeure avec elle l’état d’esprit fondateur de toute action d’envergure. a condition d’en sortir… Et de ne pas réduire la mélancolie à son aspect psychiatrique qui nous mène aux inefficaces, voire mortifères manies dépressives, au sentiment durable d’un conflit entre le moi et l’idéal de ce même moi pour s’iriser des teintes morbides du sentiment d’abandon, du manque, d’une « faille du spéculaire », quand le miroir ne renvoie pas l’image attendue… ou quand il se brise puisque nous ne sommes pas, ou plus, la plus belle :
Quand je suis seul, ce n’est pas moi qui suis là et ce n’est pas de toi que je reste loin, ni des autres, ni du monde.
Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, 1955.
Ce qui nous mène au dédoublement, à la psychophorie, à l’autoscopie, fussent-elles métaphoriques que nous observerons bientôt et ci-dessous. En attendant, gardons en mémoire ceci :
Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices.
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve.
Il s’agit d’un viatique pour ce voyage que nous commençons. Loin des oiseaux noirs d’une tristesse complaisante :
Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale.
Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, Lycée d’Albi, Juillet 1903.
La mélancolie pratique refuse donc de croire que le génie est névrose, voire psychose.Même si parfois… Il s’agit plutôt d’un problème de gestion. D’une force en marcheAussi demanderons-nous à Furetière plutôt qu’au psychiatre Kaeppelin de nous éclairer tout d’abord :
Il y a des mélancoliques par accident, quand il leur est arrivé quelque grande affliction qui leur donne du chagrin, de la mélancolie. Il y en a qui sont mélancoliques par art, qui se retirent pour méditer, pour escrire, pour resver dans la solitude.
Encore que l’attitude mélancolique créative peut procéder de ces deux options. C’est le cas d’Ovide, qui dans les Tristes, célèbre un exil qu’il déplore… C’est celui de Charles d’Orléans, « Eschollier de Merencholie ». Pour nous, il faudra en comprendre la solidité, comme l’aspect dérisoire, ou plutôt de contemplation du dérisoire, du trivial :
La mélancolie sait le monde périssable et l’aborde selon cette dimension.
R. Munier, Mélancolie, 1987
Ainsi que de son absolue nécessité. Il s’agit bien, pour ce qui nous concerne d’une « épreuve d’artiste » :
Il n’est rien qu’il considère comme ferme, aucune personne, aucun ordre ; parce que nos connaissances peuvent se modifier chaque jour, il ne croit à aucune liaison, et chaque chose ne garde sa valeur que jusqu’au prochain acte de création, comme un visage qui s’altère avec les mots.
Robert Musil, L’Homme sans qualité.
Etranges voies que celles de la création ! Nous en explorerons les chemins en s’éclairant parfois des quatre flambeaux de Séléné. La mélancolie est un carrefour ombragé d’un noyer. Artémis ou Hécate y veille durement à moins qu’il ne s’agisse de l’Ange du Bizarre ou du Démon, sous la forme d’un chameau, comme chez Cazotte ou atiffé « à la diable » et se tenant, solide, à la croisée des route.Commençons donc à l’ancienne, avec ferveur et attention. A la façon de ces « esprits carrefours », à la fois athées et religieux que mentionnait Barrès dans Le Voyage de Sparte (1906). C’est à dire avec une méthode mélancolique s’abreuvant de son propre objet, de son ailleurs intime.
Repères historiques.
Un jour on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais de la médecine.
J.M.G. Le Clézio, Haï.
Pour Hippocrate, trois principes particuliers régissaient le corps humain : le solide, l’humide et les esprits : ce qui contient, ce qui est contenu, ce qui donne le mouvement à l’un et à l’autre. Cette représentation, fondatrice non seulement de la médecine ancienne, constitua une vision de l’homme et du monde dont nous se sommes pas encore entièrement détachés.
Cette médecine se fondait sur la théorie des humeurs, lesquelles constituent le tempérament et ses déséquilibres dit aussi intempéries. De nombreux médecins précisèrent ces notions, dont le célèbre Celse. On les appelait « humoristes » ce qui nemanque pas, a posteriori, de sel…
Cette médecine est à l’origine des « remèdes de bonne femme », c’est-à dire « de bonne fame » ou fameux, ce qui signifie « bonne réputation ».. La médecine avançait, et avec elle, une conception de l’humain fondée sur la théorie des humeurs. Au nombre de quatre, elle régissaient nos tempéraments, c’est-à-dire notre caractère :
Sanguis imitatur aerem cescit in vere regnat in pueritas. Cholera imitatur ignem crescit in aetas regnat in adulescentia. Melancholia imitatur terram crecit in autumno regnat in maturitate. Phlegma imitatur aquam crescit in hieme regnat in senectute .
L’intempérie, le trouble de caractère, la « mauvaise humeur » provenait d’un déséquilibre de la sécrétion de ces fluides. Le Moyen Age, qui, contrairement à ce que peut nous évoquer sa dénomination créée durant la Renaissance, se sentait vieux. C’est, pour nos littératures, l’âge des sommes et de la nostalgie : la Chanson de Geste évoque une chevalerie déjà ancienne et déjà rêvée. La mélancolie, à la fin de l’époque médiévale se vivait d’une façon presque univoque. Si certains se doutaient bien de son rôle positif, cette époque des sommes, des bilans ne voyait pas l’avenir en rose. Le thème de la danse macabre en témoigne.
Car il est deux sortes de mélancolie ; l’une vient de la force et l’autre de la faiblesse ; la première est l’aile des âmes qui s’élève »nt, la seconde, la pierre de ceux qui se noient.
Juliusz Slowacki in Anthologie de la poésie polonaise, 1965.
Oui, durant de long siècles, alors même qu’on en connaissait ou qu’on en subodorait les aspect positifs, la mélancolie eut mauvaise réputation : elle se confondait avec l’acédie, la détresse morale, le désespoir. Ou, plus simplement l’ennui, l’oisiveté, « mère de tous les vices ». En même temps, le célèbre traité des Problèmes (XXX.)., longtemps attribué à Aristote posait une bonne question :
Pourquoi tous les hommes qui ont particulièrement brillé en philosophie, en politique en poésie ou dans les arts sont-ils mélancoliques ?
En Orient, dès le IVe.s. la mélancolie fut combattue comme impie, voire d’origine infernale. La discipline des moines tendait à en réduire la virulence. Les règles, de plus en plus dures ne l’empêchèrent pourtant pas d’atteindre les moines.
Deux siècles plus tard en Occident, on continua de classer la mélancolie parmi les maladies de l’âme. On la confondait avec l’acédie, le sentiment de vanité, d’ »à quoi bon ». Certes, la pensée grecque néo-platonicienne la revalorisa : elle fut, çà et là, considérée comme indispensable au génie créateur. Mais aussi au courage militaire : Pour Aulu-Gelle, cette « source de l’énergie la plus noble » était la « maladie des héros ».
Ensuite, on la considéra comme inspirée par le diable La « bile noire » nuisait au caractère de celui qui s’en affligeait : il connaissait l’avarice, la méchanceté, la concupisence, l’obsession sexuelle, la « délectation morose… et dans les cas extrêmes, sous l’influence de la lune, la lycanthropie. Devenu loup-garou, hurlant dans la nuit, le mélancolique devait fuir les chiens d’Arthémise en attendant l’aurore. La mélancolie put aussi se voir assimilée à la possession diabolique : des légions de démons guettaient ainsi les êtres humains, pour les conduire à vendre leurs âmes, à se damner, à se rendre au sabbat. La mélancolie fut un mal particulier des sorcières…
La mélancolie fut aussi rattachée au Haut Mal, à l’épilepsie ou à l’hystérie. ainsi vit-on des chamans, des devins en crise entrer en transe pour dire l’avenir, renforçant, comme la Pythie leur état par des fumigations ou ingestions de drogues diverses. La mélancolie mène à tout.
En contemplant la célèbre Mélancolie, gravure de Dürer, nous en pouvons comprendre certaines couleurs : l’ange mélancolique est entouré d’outils de géomètre, de métier, d’un carré magique, d’instruments de mesure ; c’est un constructeur. On voit, d’autre part, un bâtiment inachevé : la méditation, la réflexion mélancolique prend place dans le processus de construction, constitue une pause durant l’érection du bâtiment. Contemplation, évocation des fins premières, elle est une étape de l’éclosion d’une œuvre . Nous devons considérer pour l’instant que la Mélancolie est un sentiment adulte : la renaissance fut une sorte de retour en arrière, de retour à l’antiquité par le renouveau des études grecques, latines et hébraïques, de rajeunissement par rapport à la vieillesse ressentie de l’époque précédente. Aussi, loin d’y voir un désespoir, nous devons en comprendre l’aspect tonique, énergique, créateur, comme les différents aspects.
L’âge classique fut mélancolique, autant que méthodique. La pméthode sans raison est une dépression vive : le siècle de Louis XIV, dans sa misère intime, portait en gestation des sciences rénovatrices. Les Lumières, époque de raison, mais aussi de mysticisme échevelé continuèrent ce chemin gyrovague. La Mettrie, niant l’âme, remit au goût du jour une théorie organique du comportement humain. Ainsi exprime t-il dans L’Homme Machine une théorie que l’on ne renie pas aujourd’hui :
Un rien, une petite fibre, quelque chose que la plus subtile anatomie ne peut découvrir eût fait de deux sots Erasme et Fontenelle.
Si La Mettrie, un « homme trop gai » d’après Diderot, découvre la Volupté de penser, il sait, même dans son Art de jouir savourer le « bonheur simple de la pure sensation d’exister » sans négliger d’éloigner l’atrabile, autre nom de la mélancolie pour « avoir le courage de supporter le fardeau de la vie et des revers ». Bref, ce médecin, cet homme qui connut les champs de bataille autant que le cabinet d’écrivain frôle la pensée de système sans y adhérer toutefois. Sa mélancolie, hautement active n’exclut ni le courage, ni une belle douceur nostalgique dans le sentiment d’être. Une équanimité bienveillante lui rend la « vie plus aimable que la mort ». C’est qu’il y pense. Avec ferveur. Un nouvel âge mélancolique s’ouvre, lumière puis romantisme : la mélancolie devient tout de même un état d’esprit, une autre pensée, la fécondité du monde.
Cette mélancolie ne va pas sans risque.Mais elle demeure l’élément indispensable de toute création. Le fait de la considérer aussi comme tonique, féconde, active est liée à la Renaissance, comme nous l’avons vu. Elle l’est aussi à une autre renaissance : celle des Lumières :
Le bonheur est nécessaire à tous et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui suppose de la force et des jouissances intellectuelles.
Germaine de Staël, Corinne ou l’Italie, (XVIII, 4), 1807.
Le romantisme en complètera l’aspect ambigu, du suicide de Nerval à l’apothéose d’Hugo :
La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.
Victor Hugo, Choses Vues, 27 Septembre 1863.
Honoré de Balzac l’assimilera à la digestion d’un bon repas :
Nous aimons alors à rester dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie et la satisfaction des animaux ruminants qu’il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie.
Honoré de Balzac, l’Auberge Rouge.
Matérielle, c’est-àdire-poétique, technique, aimante : l’esprit naît du terre-à-terre, s’élève, avance avec des gargouillis stomacaux. Sa forme burlesque vibrait déjà dans la nostalgie médiévale, dans les fabliaux. Elle revient dans la célébration des misères, lieu commun renouvelé : il est juste de souffrir et quiconque ne souffre pas ou n’a pas souffert est à peine digne de vivre. La littérature va célébrer cette mentalité et l’on ne verra plus, dans la mélancolie, qu’une tristesse esthétique. Le romantisme allemand évita cette vision. Le français s’y complut parfois. Mais l’énergie mélancolique résiste à tout. Surnommons-là « Quand-Même » et avançons.
La mélancolie rimbaldienne, celle de Lautréamont aime à jouer avec le feu volé. Sa modernité lui fera cotoyer les états extrêmes, avec l’aide de psychotropes, du haschisch baudelairien au Yagué de Burrhougs en passant par le peyotl d’Henri Michaux. Cependant, ces « misérables miracles » ne convainquent plus. La mélancolie actuelle a mauvaise presse, même si elle sature le rap, le discours politique et la chansonnette. On ne veut plus l’assumer, mais elle se trouve « un peu là ». quant aux maladies telles que la dépression, on tente, fort mélancoliquement, de les réduire à des causes biologiques. Le cerveau a remplacé la rate :
Si je comprends bien, la mélancolie c’est à la fois Lucifer et Einstein.
Patrick Raynal, Melancolia, 1999.
Ce retour à l’organique évoque les métaphores médiévales concernant la manducation des textes, la méditation gourmande, la digestion des grandes œuvres. L’adrénaline remplace ici les sucs digestifs. Ainsi digère t-on cérébralement le mal-être quotidien.
Il est vrai que l’état de méditation profonde dans lequel les mélancoliques se trouvent facilement peut devenir subliminal ou hypnotique. En ce cas, pas besoin de drogues : on sécrète son propre psychotrope. Les divers neurotransmetteurs dirigent vers une situation de l’esprit qui peut aller jusqu’à la transe. Le chaman entraîné y parvient à volonté. Nous pourrions tous y accéder.
Ecrire dans cet état nous amènerait hélas à une écriture bien banale, celle, répétitive, obsessionnelle proche de la vulgarité commune des mysticismes ordinaires. Pallier ce dommage revient au labeur le plus pur ; corriger, récrire, peaufiner. Le dérèglement des sens n’est pas celui de la raison. Du moins, celle-ci, condition du sentiment écrit ou élaboré en parole de cérémonie doit avoir le dernier mot. Il se prononce :poésie, mot d’origine grecque signifiant, au sens propre « action de faire ». Une raison déterminée organisant jusqu’au délire . Cet empire du raisonné constitue la condition sine qua non de la poésie, de l’art en général.
La jouissance mélancolique redeviendra spirituelle et quelque peu cérébrale avec Monsieur Teste qui « jouit de son propre cerveau » et demeurera digestive avec le Momo, Antonin Artaud. Elle suit son cours, saturant les hommes et les œuvres. Nous allons l’explorer en tant qu’outil de la création, mais aussi substance, substrat de l’Art en général.
La mélancolie nous fait ainsi passer de la tristesse à l’euphorie. c’est en ce sens qu’elle constitue le fondement de l’acte créateur qui doit englober tous les états possibles du cœur et de l’esprit comme du domaine viscéral. On s’en rend compte progressivement, logiquement, en langage, en sensations. Le délire s’inscrit dans la durée. C’est après que tout commence. Avec la liberté, l’exigence, l’œuvre. La forme la plus complète de la mélancolie, c’est la raison. Pratique et pure. Ou plutôt l’élan, l’appel, le désir, la tension :
La grandeur, la vraie, l’absolue grandeur ne peut exister sans cette pression qui seule confère à toutes choses leur pleine densité et qui porte les forces de l’être à leur véritable tension ; sans cette tristesse en quelque sorte congénitale et que Dante nomme « la grande tristezza » qui ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence même.
Romano Guardini, De la Mélancolie, 1953.
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Recitons cette merveille:
De même que de la vipère on tire la thériaque, de même je voudrais, des racines de ma maladie, extraire son antidote.
Robert Burton, De la mélancolie, 1621.
Andromaque date de 1667. C'est uen pièce de deuil et d'énergie. Racine avait-il lu Burton, l'incroyable Burton, dont l'étudr sur la mélancolie, énorme, coruscante mérite d'être redécouverte?
Il y aurait tellement de choses à dire sur les "mélancolie d'époque", d'abord la terrible mélancolie latine, d'Aulu-gelle et de Catulle, que j'ai tenté d'illustrer dans mon ouvrage Carrefour de la Mélancolie, d'une façon allégorique à partir de Diane, la déesse des carrefours, l'inquiétante Arthémise, Bomba, proche des PArques et de la mort (et le carrefour, c'est aussi le lieu de la rencontre décisive: Oedipe etRobert Johnson!)
Puis la mélancolie médiévale, teintée de nostalgie d'une MArie de France, d'un Guibert de Nogent, de Villon, après Rutebeuf....
Ensuite, il y a celle de Dürer et de Rabelais (dix ans séparent ces contemporains.pour moi, ils se complètent et j'ai tourjours le projet d'imaginer un dialogue théatral entre les deux, fait d'un montage de citations...)
Ensuite, la mélancolie "classique, celle de Racine et de Saint Amant mérite le détour. LA mélancolie romantique est un peu mieux perçue, avec Nerval et Forneret, entre autres mais celle de Dada, d'Apollinaire et du futurisme n'est pas vraiment étudiée en tant que telle... Dommage!
Grazia Deledda
Grazia Deledda est bien oubliée. Elel demeure le seul prix Nobel de littérature sarde. Son roman, Cosima, est une fort belle autobiographie.en voici un extrait:
Elle emballa soigneusement le manuscrit dans de la toile et du papier et l’entoura d’un réseau de ficelle pour qu’il résiste au long voyage par terre et par mer ; elle le fit aussi recommander. Cosima ne pouvait certes pas assumer toutes ces dépenses avec ses maigres revenus personnels, c’est-à-dire les quelques centesimi que sa mère lui donnait tous les dimanches. Mais comme il était à présent nécessaire d’avancer coûte que coûte vers son but, l’écrivain, la poétesse, la créatrice de châteaux dans la lune s’abaissa jusqu’à descendre dans la cave pour y voler un litre d’huile. Grazia Deledda, Cosima, la jeunesse d’une poétesse
Et aussi:
Les heures de cours ne firent qu’accroître le sentiment d’inconsciente hostilité que la petite écrivaine éprouvait envers toute sorte d’études livresques, sauf s’il s’agissait de romans ou de poésie. Grazia Deledda, Cosima, la jeunesse d’une poétesse..
Evidemment, unenfeme écrivain, en Sardaigne, à l'époque, ça ne plaisqait pas à tout le monde. Et Grazia Deledda cite un journaliste qui écrivit ceci:
Reviens, reviens, petite enragée d’écriture, dans le potager de ton père, pour y cultiver l’œillet et le chèvrefeuille. Reviens, pour tricoter des chaussettes, pour devenir adulte et attendre un bon mari et te préparer un bon avenir de joies familiales et de maternité .
Grazia Deledda, Cosima, la jeunesse d’une poétesse.
L'oeuvre de Grazia Deledda est foisonnante. Ce fut une passionnée pas toujours très commode. Luigi Pirandello s'est cruellement moqué d'elle dans Le mari de sa femme. Il s'y montre féroce, sans toujours éviter la caricature. Mais c'était aussi cela, Grazia Deledda: un personnage ambigu, un écrivain complexe qui en dit toujours plus qu'il ne semble..
Ma famille maternelle
Mon arrière -arrière-grand-oncle, Carlos Manuel de Cespedes a libéré Cuba de la domination espagnole. Il naquit à Bayamo en 1819. Esprit “éclairé”, héritier des lumières dans ce qu’elles eurent de plus maçonniques, il réunit un groupe de patriotes qui devint la loge Bona Fé. Après la guerre de dix ans, qui compta 200 000 morts, dite aussi Révolution de Yara, Carlos Manuel put enfin proclamer “Cuba Libre” en 1868. Devenu président en 1869, il abolit l’esclavage sans délai ni indemnisation. Il mourut en 1874, durant la bataille de San Lorenzo. Ce personnage historique est toujours célébré dans l’île. Il s’agit du grand-père de la romancière Alba de Cespédès.
Fille du premier ambassadeur de Cuba en Italie, Alba épousa un protestant italien, résista, elle aussi durant les années noires. Vivant à Rome et à Paris, elle gardait de fortes attaches avec Cuba. Très liée à Raul Castro, amie de Fidel, elle ne tolérait guère qu’on ose critiquer le régime de l’Antille aux cigares. Un jour, elle m’affirma:
- On prétend qu’à La Havane, la police est partout, qu’elle surveille tout… c’est possible, mais en France, c’est exactement pareil! la preuve? ça fait vingt-cinq ans que je vis à Paris et personne ne m’a jamais rien demandé. Ce qui montre qu’ “ils” savent tout de moi…
Je n’ai pas cru bon de la contredire… c’était en 1984 (!)
Le grand-père d’Alba, le “libertador” avait un neveu, Luis de Cespédès, “El Cubano”, qui partit se battre à la frontière entre le Chili et le Pérou, dans les rangs de ce dernier pays. Ce Coronel, mon arrière-grand-père, mourut au combat. Sur la photographie que j’ai pu voir, c’est un fier officier macho latino, armé d’un revolver, chaussé de belles bottes. Il enleva une Péruvienne, Daria Herce y Dulce Ferreyros marquise de Torre Hermosa qu’il épousa. Cette dernière fut une femme imposante, portant sur une photographie une lourde robe à volants, un chapeau orné d’une plume qui ne masque pas la natte de sa chevelure laquelle descend jusqu’au genou. Le côté kitsch, rétro, des daguerréotypes me fait penser que je descends du Général Alcazar et de la Castafiore. Avec tout le respect que je dois à mes valeureux ancêtres…
Mon grand-père, Luis de Cespedès (1895-1982) était musicien. Il vint en France à l’âge de quinze ans pour étudier au Conservatoire de Paris. Élève de Duvernois, Fauré et Reynaldo Hahn, il devint chef d’orchestre du Casino de Deauville, et de celui de Cannes. Il dirigea ensuite les orchestres des circuits Paramount et s’occupa du département des orchestrations des éditions Salabert. Il fonda en 1935 le Conservatoire Privé Guelma.