Encore une invention géniale du Professeur Yagoubi !

On ne présente plus le Professeur Yagoubi : Ce philanthrope est suffisamment célèbre pour être connu. Depuis des décennies, voire des dizaines d’années, il n’a de cesse de ne pas arrêter son effort grandiose de perfectionnement du piano, pour la plus grande joie des petits et des grands.
On lui devaitt déjà le clavier chauffant, indispensable à ceux qui jouent du jazz cool par temps froid. Ce clavier chauffant (qui devient brûlant pour les traits et passages demandant une certaine vélocité) leur évite cette horrible maladie qui se jette sur les phalanges telle le coyote à foie jaune sur son innocente proie : l’arthrite de Schubert.
Le célèbre et néanmoins illustre Professeur Yagoubi aurait pu s’arrêter là. Mais, loin de s’endormir sur ses lauriers, voici qu’il s’attaque au problème du bois. Il décida de remplacer les bois exotiques et tropicaux qui déparent le piano par une essence aussi noble que domestique : le hêtre. Mais attention ! il ne s’agit certes pas de hêtre ordinaire comme vous et moi. Celui que le digne Professeut Yagoubi a choisi est extrêmement solide. A tel point qu’il servit, aux temps héroïques de l’aviation, pour la fabrication d’un important accessoire aéronautique ! Il s’agit évidemment du fameux hêtre à hélices que les pianistes connaissent désormais sur le bout des doigts.
Encore une fois, l’illustre et néanmoins célèbre inventeur aurait pu en rester là et s’endormir sur son thym.Il s’en garda bien et décida, dans un souci écologique, de supprimer la caisse en bois qui alourdit le piano et dévaste nos forêts. Las ! que découvrit-il ? Un enchevêtrement de cordes disgrâcieux autant que –tenez-vous bien- métalliques ! Indigné par un juste courroux, le professeur les fit fondre et façonner en tube évasé, replié sur lui-même, pour leur faire les pieds… non mais des fois ! Ainsi, en soufflant dans ce tube, ce qui est plus élégant que de pisser dans un violon, obtient-on un son.
Le Professeur Yagoubi, encore une fois, aurait pu s’endormir sur sa girofle. Mais non ! car, que découvrit-il encore ? Je vous le donne en mille : un grand nombre de touches noires et blanches parsemant le clavier ! Le Professeur Yagoubi décida de supprimer les touches inutiles et, ainsi, en restreignit sensiblement la quantité.
Il aurait pu en rester là. Mais loin de s’endormir sur sa tige de céleri, notre sympathique esthète adapta ce clavier restreint au tube sus-nommé.
Ainsi naquit un piano tout-à-fait novateur qui séduisit immédiatement les petits et les grands. Il entra rapidement dans la légende, grâce à une anecdote célèbre : un employé de bureau, musicien débutant, mais malhabile, prit un jour l’habitude de s’exercer sur son lieu de travail durant les pauses. On lui octroya une rapide promotion, à condition qu’il s’arrête. Depuis, ce piano révolutionnaire à gagné, à cause de sa forme et de cet effet inattendu, le surnom familier, mais affectueux de « cornet à pistons ».
Le Professeur Yagoubi aurait pu s’endormir sur son bouquet garni. Mais voici qu’il s’attaqua à un grave problème.
Un très grave problème.
Un très très grave problème.
Une saloperie de putain de vachement très très très grave problème.
A la con.
De merde.
En effet : tous les experts vous le diront sans ambages ni hésitation ; dès qu’on appuie sur ne serait-ce qu’une seule touche –et Dieu sait qu’il y en a !- du piano, un son se produit ! Fini le repos ! Bonjour, les sornettes au clair de lune !
Certes, les préposés (c’est ainsi qu’on nomme ceux qui, sournoisement, fabriquent des pianos dans leurs officines louches) ont tenté de pallier ce déboire au moyen d’une troisième pédale (on voit tout de suite le genre !) relié à un tampon de vague feutrine effilochée, le tout n’instaurant qu’un silence approximatif.
Ceci à cause d’une insuffisance de pression. Eh bien, refusant de s ‘endormir sur son pot-au-feu, le Professeur Yagoubi a réussi, lui, à augmenter cette pression jusqu’à l’absolu silence, pas moins ! au moyen d’un élégant système oléo-pneumatique, oui, Madame ! Oui, Monsieur ! Certainement, Mademoiselle, Affirmatif, mon Général ! Parfaitement, ma sœur !
Dès aujourd’hui, pour un prix n’excédant pas le salaire annuel d’une petite quinzaine de cadres supérieurs, chacun peut s’offrir cet appareil somptueux plaquant violemment sur les cordes un tampon de pur loden d’Autriche (patrie de Mozart), aromatisé au paprika de Hongrie (patrie de Liszt): La Sourdine à Huile !

Orlando de Rudder.
Novembre 2002.