Orlando de Rudder
Mélancolie Pratique.

Réflexion sur l’art d’écrire : Etre et devenir écrivain. En... vivre?
En mourir si besoin est.
Et plus si affinités.

Méditer : Je tiens de ma déprime une lucidité suprême, métaphysique.
Julia Kristeva, Soleil noir

Une tristesse en palette, un raffinement dans le chagrin ou le deuil sont la marque d’une humanité certes non pas triomphante, mais subtile et créatrice.
Julia Kristeva, Soleil noir.

Melencholie.
Le fond de la pensée est pavé de carrefours.
Paul Valéry, Une soirée avec Monsieur Teste.

Aujourd’hui, deux affects principaux de l’humanité ont mauvaise presse : le stress et la dépression. On tente de combattre l’un et l’autre en refusant de comprendre qu’ils sont inévitables et propose leur utilité à qui saura s’en servir à bon escient. Le stress, bien assumé, élaboré, caressé même s’appelle la ferveur, voire l’enthousiasme. Quant à la dépression, attribut de la mélancolie, elle demeure avec elle l’état d’esprit fondateur de toute action d’envergure. a condition d’en sortir… Et de ne pas réduire la mélancolie à son aspect psychiatrique qui nous mène aux inefficaces, voire mortifères manies dépressives, au sentiment durable d’un conflit entre le moi et l’idéal de ce même moi pour s’iriser des teintes morbides du sentiment d’abandon, du manque, d’une « faille du spéculaire », quand le miroir ne renvoie pas l’image attendue… ou quand il se brise puisque nous ne sommes pas, ou plus, la plus belle :

Quand je suis seul, ce n’est pas moi qui suis là et ce n’est pas de toi que je reste loin, ni des autres, ni du monde.
Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, 1955.

Ce qui nous mène au dédoublement, à la psychophorie, à l’autoscopie, fussent-elles métaphoriques que nous observerons bientôt et ci-dessous. En attendant, gardons en mémoire ceci :

Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices.
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve.

Il s’agit d’un viatique pour ce voyage que nous commençons. Loin des oiseaux noirs d’une tristesse complaisante :

Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale.
Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, Lycée d’Albi, Juillet 1903.

La mélancolie pratique refuse donc de croire que le génie est névrose, voire psychose.Même si parfois… Il s’agit plutôt d’un problème de gestion. D’une force en marcheAussi demanderons-nous à Furetière plutôt qu’au psychiatre Kaeppelin de nous éclairer tout d’abord :

Il y a des mélancoliques par accident, quand il leur est arrivé quelque grande affliction qui leur donne du chagrin, de la mélancolie. Il y en a qui sont mélancoliques par art, qui se retirent pour méditer, pour escrire, pour resver dans la solitude.

Encore que l’attitude mélancolique créative peut procéder de ces deux options. C’est le cas d’Ovide, qui dans les Tristes, célèbre un exil qu’il déplore… C’est celui de Charles d’Orléans, « Eschollier de Merencholie ». Pour nous, il faudra en comprendre la solidité, comme l’aspect dérisoire, ou plutôt de contemplation du dérisoire, du trivial :

La mélancolie sait le monde périssable et l’aborde selon cette dimension.
R. Munier, Mélancolie, 1987

Ainsi que de son absolue nécessité. Il s’agit bien, pour ce qui nous concerne d’une « épreuve d’artiste » :

Il n’est rien qu’il considère comme ferme, aucune personne, aucun ordre ; parce que nos connaissances peuvent se modifier chaque jour, il ne croit à aucune liaison, et chaque chose ne garde sa valeur que jusqu’au prochain acte de création, comme un visage qui s’altère avec les mots.
Robert Musil, L’Homme sans qualité.

Etranges voies que celles de la création ! Nous en explorerons les chemins en s’éclairant parfois des quatre flambeaux de Séléné. La mélancolie est un carrefour ombragé d’un noyer. Artémis ou Hécate y veille durement à moins qu’il ne s’agisse de l’Ange du Bizarre ou du Démon, sous la forme d’un chameau, comme chez Cazotte ou atiffé « à la diable » et se tenant, solide, à la croisée des route.Commençons donc à l’ancienne, avec ferveur et attention. A la façon de ces « esprits carrefours », à la fois athées et religieux que mentionnait Barrès dans Le Voyage de Sparte (1906). C’est à dire avec une méthode mélancolique s’abreuvant de son propre objet, de son ailleurs intime.

Repères historiques.
Un jour on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais de la médecine.
J.M.G. Le Clézio, Haï.
Pour Hippocrate, trois principes particuliers régissaient le corps humain : le solide, l’humide et les esprits : ce qui contient, ce qui est contenu, ce qui donne le mouvement à l’un et à l’autre. Cette représentation, fondatrice non seulement de la médecine ancienne, constitua une vision de l’homme et du monde dont nous se sommes pas encore entièrement détachés.
Cette médecine se fondait sur la théorie des humeurs, lesquelles constituent le tempérament et ses déséquilibres dit aussi intempéries. De nombreux médecins précisèrent ces notions, dont le célèbre Celse. On les appelait « humoristes » ce qui nemanque pas, a posteriori, de sel…
Cette médecine est à l’origine des « remèdes de bonne femme », c’est-à dire « de bonne fame » ou fameux, ce qui signifie « bonne réputation ».. La médecine avançait, et avec elle, une conception de l’humain fondée sur la théorie des humeurs. Au nombre de quatre, elle régissaient nos tempéraments, c’est-à-dire notre caractère :

Sanguis imitatur aerem cescit in vere regnat in pueritas. Cholera imitatur ignem crescit in aetas regnat in adulescentia. Melancholia imitatur terram crecit in autumno regnat in maturitate. Phlegma imitatur aquam crescit in hieme regnat in senectute .

L’intempérie, le trouble de caractère, la « mauvaise humeur » provenait d’un déséquilibre de la sécrétion de ces fluides. Le Moyen Age, qui, contrairement à ce que peut nous évoquer sa dénomination créée durant la Renaissance, se sentait vieux. C’est, pour nos littératures, l’âge des sommes et de la nostalgie : la Chanson de Geste évoque une chevalerie déjà ancienne et déjà rêvée. La mélancolie, à la fin de l’époque médiévale se vivait d’une façon presque univoque. Si certains se doutaient bien de son rôle positif, cette époque des sommes, des bilans ne voyait pas l’avenir en rose. Le thème de la danse macabre en témoigne.

Car il est deux sortes de mélancolie ; l’une vient de la force et l’autre de la faiblesse ; la première est l’aile des âmes qui s’élève »nt, la seconde, la pierre de ceux qui se noient.
Juliusz Slowacki in Anthologie de la poésie polonaise, 1965.

Oui, durant de long siècles, alors même qu’on en connaissait ou qu’on en subodorait les aspect positifs, la mélancolie eut mauvaise réputation : elle se confondait avec l’acédie, la détresse morale, le désespoir. Ou, plus simplement l’ennui, l’oisiveté, « mère de tous les vices ». En même temps, le célèbre traité des Problèmes (XXX.)., longtemps attribué à Aristote posait une bonne question :

Pourquoi tous les hommes qui ont particulièrement brillé en philosophie, en politique en poésie ou dans les arts sont-ils mélancoliques ?

En Orient, dès le IVe.s. la mélancolie fut combattue comme impie, voire d’origine infernale. La discipline des moines tendait à en réduire la virulence. Les règles, de plus en plus dures ne l’empêchèrent pourtant pas d’atteindre les moines.
Deux siècles plus tard en Occident, on continua de classer la mélancolie parmi les maladies de l’âme. On la confondait avec l’acédie, le sentiment de vanité, d’ »à quoi bon ». Certes, la pensée grecque néo-platonicienne la revalorisa : elle fut, çà et là, considérée comme indispensable au génie créateur. Mais aussi au courage militaire : Pour Aulu-Gelle, cette « source de l’énergie la plus noble » était la « maladie des héros ».
Ensuite, on la considéra comme inspirée par le diable La « bile noire » nuisait au caractère de celui qui s’en affligeait : il connaissait l’avarice, la méchanceté, la concupisence, l’obsession sexuelle, la « délectation morose… et dans les cas extrêmes, sous l’influence de la lune, la lycanthropie. Devenu loup-garou, hurlant dans la nuit, le mélancolique devait fuir les chiens d’Arthémise en attendant l’aurore. La mélancolie put aussi se voir assimilée à la possession diabolique : des légions de démons guettaient ainsi les êtres humains, pour les conduire à vendre leurs âmes, à se damner, à se rendre au sabbat. La mélancolie fut un mal particulier des sorcières…
La mélancolie fut aussi rattachée au Haut Mal, à l’épilepsie ou à l’hystérie. ainsi vit-on des chamans, des devins en crise entrer en transe pour dire l’avenir, renforçant, comme la Pythie leur état par des fumigations ou ingestions de drogues diverses. La mélancolie mène à tout.
En contemplant la célèbre Mélancolie, gravure de Dürer, nous en pouvons comprendre certaines couleurs : l’ange mélancolique est entouré d’outils de géomètre, de métier, d’un carré magique, d’instruments de mesure ; c’est un constructeur. On voit, d’autre part, un bâtiment inachevé : la méditation, la réflexion mélancolique prend place dans le processus de construction, constitue une pause durant l’érection du bâtiment. Contemplation, évocation des fins premières, elle est une étape de l’éclosion d’une œuvre . Nous devons considérer pour l’instant que la Mélancolie est un sentiment adulte : la renaissance fut une sorte de retour en arrière, de retour à l’antiquité par le renouveau des études grecques, latines et hébraïques, de rajeunissement par rapport à la vieillesse ressentie de l’époque précédente. Aussi, loin d’y voir un désespoir, nous devons en comprendre l’aspect tonique, énergique, créateur, comme les différents aspects.
L’âge classique fut mélancolique, autant que méthodique. La pméthode sans raison est une dépression vive : le siècle de Louis XIV, dans sa misère intime, portait en gestation des sciences rénovatrices. Les Lumières, époque de raison, mais aussi de mysticisme échevelé continuèrent ce chemin gyrovague. La Mettrie, niant l’âme, remit au goût du jour une théorie organique du comportement humain. Ainsi exprime t-il dans L’Homme Machine une théorie que l’on ne renie pas aujourd’hui :

Un rien, une petite fibre, quelque chose que la plus subtile anatomie ne peut découvrir eût fait de deux sots Erasme et Fontenelle.

Si La Mettrie, un « homme trop gai » d’après Diderot, découvre la Volupté de penser, il sait, même dans son Art de jouir savourer le « bonheur simple de la pure sensation d’exister » sans négliger d’éloigner l’atrabile, autre nom de la mélancolie pour « avoir le courage de supporter le fardeau de la vie et des revers ». Bref, ce médecin, cet homme qui connut les champs de bataille autant que le cabinet d’écrivain frôle la pensée de système sans y adhérer toutefois. Sa mélancolie, hautement active n’exclut ni le courage, ni une belle douceur nostalgique dans le sentiment d’être. Une équanimité bienveillante lui rend la « vie plus aimable que la mort ». C’est qu’il y pense. Avec ferveur. Un nouvel âge mélancolique s’ouvre, lumière puis romantisme : la mélancolie devient tout de même un état d’esprit, une autre pensée, la fécondité du monde.
Cette mélancolie ne va pas sans risque.Mais elle demeure l’élément indispensable de toute création. Le fait de la considérer aussi comme tonique, féconde, active est liée à la Renaissance, comme nous l’avons vu. Elle l’est aussi à une autre renaissance : celle des Lumières :

Le bonheur est nécessaire à tous et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui suppose de la force et des jouissances intellectuelles.
Germaine de Staël, Corinne ou l’Italie, (XVIII, 4), 1807.

Le romantisme en complètera l’aspect ambigu, du suicide de Nerval à l’apothéose d’Hugo :

La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.
Victor Hugo, Choses Vues, 27 Septembre 1863.

Honoré de Balzac l’assimilera à la digestion d’un bon repas :

Nous aimons alors à rester dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie et la satisfaction des animaux ruminants qu’il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie.
Honoré de Balzac, l’Auberge Rouge.

Matérielle, c’est-àdire-poétique, technique, aimante : l’esprit naît du terre-à-terre, s’élève, avance avec des gargouillis stomacaux. Sa forme burlesque vibrait déjà dans la nostalgie médiévale, dans les fabliaux. Elle revient dans la célébration des misères, lieu commun renouvelé : il est juste de souffrir et quiconque ne souffre pas ou n’a pas souffert est à peine digne de vivre. La littérature va célébrer cette mentalité et l’on ne verra plus, dans la mélancolie, qu’une tristesse esthétique. Le romantisme allemand évita cette vision. Le français s’y complut parfois. Mais l’énergie mélancolique résiste à tout. Surnommons-là « Quand-Même » et avançons.
La mélancolie rimbaldienne, celle de Lautréamont aime à jouer avec le feu volé. Sa modernité lui fera cotoyer les états extrêmes, avec l’aide de psychotropes, du haschisch baudelairien au Yagué de Burrhougs en passant par le peyotl d’Henri Michaux. Cependant, ces « misérables miracles » ne convainquent plus. La mélancolie actuelle a mauvaise presse, même si elle sature le rap, le discours politique et la chansonnette. On ne veut plus l’assumer, mais elle se trouve « un peu là ». quant aux maladies telles que la dépression, on tente, fort mélancoliquement, de les réduire à des causes biologiques. Le cerveau a remplacé la rate :

Si je comprends bien, la mélancolie c’est à la fois Lucifer et Einstein.
Patrick Raynal, Melancolia, 1999.

Ce retour à l’organique évoque les métaphores médiévales concernant la manducation des textes, la méditation gourmande, la digestion des grandes œuvres. L’adrénaline remplace ici les sucs digestifs. Ainsi digère t-on cérébralement le mal-être quotidien.
Il est vrai que l’état de méditation profonde dans lequel les mélancoliques se trouvent facilement peut devenir subliminal ou hypnotique. En ce cas, pas besoin de drogues : on sécrète son propre psychotrope. Les divers neurotransmetteurs dirigent vers une situation de l’esprit qui peut aller jusqu’à la transe. Le chaman entraîné y parvient à volonté. Nous pourrions tous y accéder.
Ecrire dans cet état nous amènerait hélas à une écriture bien banale, celle, répétitive, obsessionnelle proche de la vulgarité commune des mysticismes ordinaires. Pallier ce dommage revient au labeur le plus pur ; corriger, récrire, peaufiner. Le dérèglement des sens n’est pas celui de la raison. Du moins, celle-ci, condition du sentiment écrit ou élaboré en parole de cérémonie doit avoir le dernier mot. Il se prononce :poésie, mot d’origine grecque signifiant, au sens propre « action de faire ». Une raison déterminée organisant jusqu’au délire . Cet empire du raisonné constitue la condition sine qua non de la poésie, de l’art en général.
La jouissance mélancolique redeviendra spirituelle et quelque peu cérébrale avec Monsieur Teste qui « jouit de son propre cerveau » et demeurera digestive avec le Momo, Antonin Artaud. Elle suit son cours, saturant les hommes et les œuvres. Nous allons l’explorer en tant qu’outil de la création, mais aussi substance, substrat de l’Art en général.
La mélancolie nous fait ainsi passer de la tristesse à l’euphorie. c’est en ce sens qu’elle constitue le fondement de l’acte créateur qui doit englober tous les états possibles du cœur et de l’esprit comme du domaine viscéral. On s’en rend compte progressivement, logiquement, en langage, en sensations. Le délire s’inscrit dans la durée. C’est après que tout commence. Avec la liberté, l’exigence, l’œuvre. La forme la plus complète de la mélancolie, c’est la raison. Pratique et pure. Ou plutôt l’élan, l’appel, le désir, la tension :

La grandeur, la vraie, l’absolue grandeur ne peut exister sans cette pression qui seule confère à toutes choses leur pleine densité et qui porte les forces de l’être à leur véritable tension ; sans cette tristesse en quelque sorte congénitale et que Dante nomme « la grande tristezza » qui ne naît pas d’une circonstance particulière mais de l’existence même.
Romano Guardini, De la Mélancolie, 1953.

Edgar Poe, Genèse d’un poème, une leçon d’écriture… romanesque.
C’est une malédiction pour un certain ordre d’esprit qu’il ne puisse jamais satisfaire sa conscience de sa capacité à faire une chose : il lui faut à la fois savoir et montrer comment elle a été accomplie.
Edgar Poe, Marginalia CXVIII.

Dans Genèse d’un poème, Edgard Poe nous raconte comment il a écrit Le Corbeau. Baudelaire a douté de cette explication :

Voilà un poëte qui prétend que son poème a été composé d’après sa poëtique …

écrit-il dans sa Notice sur Edgard Poe. Il ajoute :

… après tout, un peu de charlatanisme est toujours permis au génie.

Le biographe d’Edgard Poe, John H. Ingram y voyait « a mere hoax », une mystification. Il apparaît que toute tentative d’élucidation des procédés de création constituent une mise en forme du savoir faire. Ce qui veut dire qu’un écart entre cette écriture analytique du procédé et la réalité de la composition est inévitable.
Raymond Roussel n’ pas forcément utilisé les procédés qu’il décrit dans Comment j’ai écrit certains de mes livres. Il n’en reste pas moins vrai qu’ en suivant les pratiques décrites, nous parvenons à écrire d’une façon satisfaisante. Pourquoi, donc, ne pas faire confiance à Poe. Genèse d’un poème semble constituer un enseignement précieux. Lisons donc dans cette intention.
Poe a pensé d’abord à la fin du poème : Habituelle action initiale de tout voyage ; au guichet de la gare, pour acheter son billet, il est nécessaire d’indiquer sa destination. Envisager la fin, le but, les prévoir permet de s’organiser au mieux. C’est le meilleur conseil qu’on puisse donner pour une dissertation scolaire. Dans certains cas, cela peut démarrer un roman d’une façon prometteuse.
Bien entendu, il est tout aussi possible de partir à l’aventure. L’écriture sera orientée sans qu’on le sache, car l’improvisation se trouve toujours un sens. Commencer par la fin n’en est pas moins une façon de faire qui a fait ses preuves. Poe mentionne que Godwin écrivit Les Aventures de Caleb Williams ainsi. Il a placé son héros dans une situation particulière et, en remontant vers le début, il a pu ménager de nombreuses péripéties en connaissance de cause. C’est un choix.
Notons que le hasard peut déranger les prévisions d’un auteur. On raconte que Ponson du Terrail se servait de figurines représentant ses personnages pour ne pas oublier le fil d’un feuilleton qu’il rédigeait au jour le jour, noyé dans les multiples péripéties de ses romans rocambolesques au sens premier. Pous se souvenir que l’un des ces personnage venait de mourir, il le couchait. Seulement voilà : une femme de ménage zélée releva ces défunts. Les lecteurs du feuilleton s’insurgèrent : alors quoi ? Dans l’épisode précédent, Untel fut assassiné. Et le revoici, bien vivant, comme si de rien n’était ! L’auteur n’eut plus qu’à justifier ces résurrections en expliquant comment, finalement, Untel avait, en fait, échappé à la camarde, par quels moyens, dans quelles circonstances. Ainsi naquirent de bien gouleyants épisodes se déroulant avec une savoureuse invraisemblance. Que cette anecdote soit vraie ou non importe peu : Elle indique simplement que nous ne sommes pas obligés de suivre le conseil implicite d’Edgard Poe. Elle montre aussi que la question du choix initial est vaste et constitue l’objet d’une décision délibérée.
Poe déclare son but : la connissance du dénouement lui permet d’envisager clairement les combinaisons d’événements pouvant conduire à « l’unique effet » recherché.Le Corbeau est un poéme narratif. A vrai dire, tout poème l’est.C’est pourquoi la poésie, en général, avec sa densité formelle, peut servir de modèle pour l’élaboration d’une fiction. On peut écrire un roman à la façon d’un sonnet. Il en représenterait, en tant qu’exemple, une sorte de concentré. Cet élément de méthode joue donc au-delà de la forme particulière.
Poe aime se souvenir de la rédaction du Corbeau. L’écriture, en effet, doit pouvoir procéder par jubilation. En même temps qu’un commentaire, que la relation de l’histoire d’un texte, Genèse d’un poème nous présente une belle nostalgie, une méditation mélancolique sur la manière de l’art.
Après avoir décidé de commencer par la fin, Poe se résout à élaborer un long poème. Il le considère comme une succession de poèmes brefs, tous orientés vers le dénouement. Ce qui implique un crescendo. Il a, dit-il, affaibli certaines strophes pour ne pas nuire à cet effet. Chaque cellule ou « chapitre » doit être soigneusement organisé de façon à constituer à la fois un tout, un ensemble harmonieux en lui-même, permettant néanmoins la continuité, ainsi qu’une étape vers la fin. Voici une efficacité narrative délibérée. Ce qui nous peut servir de conseil, de précieuse indication, de l’ordre du tour de main, du savoir-faire. De l’artisanat.
Toujours décidé, l’auteur s’occupe maintenant de l’effet à produire. Il choisit la Mort. Il ne lui reste plus qu’à trouver « par la voie de l’induction ordinaire » le thème de son récit. Ce sera « le ton de la plus haute manifestation du beau : la tristesse ». Il s’agira donc d’une beauté grave, sépulcrale, mélancolique au sens le plus noir. Notons qu’on peut parler de la mort d’une façon comique : le choix du ton est vaste. Nous verrons, plus loin, ce qu’en pense Miklos Szentkuthy.
Ce ton sera renforcé par une certaine monotonie reposant sur un mot, le refrain : Nevermore, c’est-à-dire : jamais plus, car nous sommes obligés, en français de traduire en deux mots. Notons que, comme nevermore, jamais est déjà composé de deux mots réunis en un seul, ja et mais ce qu’on nomme tmèse.
La monotonie s’exprime par ce refrain sonnant comme un glas. Poe choisit volontairement la voyelle la plus sonore, le o long de la langue anglaise et le r, consonne la plus vigoureuse . Hélas, l’effet se perd en traduction.
La mélancolie, précise l’auteur, est « le plus légitime des tons poétiques ». Il s’agit peut-être du seul. Poe la considère au sens courant, voire restreint : c’est une souffrance.Nous savons que ce fut celle de Poe, qui semble avoir suivi ce conseil :

En attendant sers-toi d’un mal dont tu n’es pas l’auteur pour faire tout le bien que tu pourrras.
Bernard de Clairvaux, De la considération.

Poe fait tout le beau qu’il peut. Notons que d’autre formes et expressions de la mélancolie existent cependant. nous verrons, au fil des pages qui suivent, ses variations parfois euphoriques. Elle n’est jamais loin, en tout cas, des autres tons, se masquât-elle sous la tournure d’un comique ébouriffant.
Cette quête du beau ressemble à celle de Don Quichotte : le choix d’un destin héroïque a besoin de l’auxiliation ironiquement terre-à-terre de Sancho Pança. Il faut une autre voix pour accentuer celle du personnage principal qui médite dans sa chambre encombrée de « curieux volumes d’une doctrine oubliée ». Et d’un buste de Minerve ! il faut une autre voix, un Sganarelle pour Dom Juan, afin d’assurer un équilibre, une complémentarité. Poe voulant garder le ton de la tristesse ne pouvait pas introduire un personnage comique, ridicule ou enjoué : Point de Cocardasse ou de Passepoil. Aussi choisit-il une sorte d’équivalence permettant à la fois d’évoquer un double du personnge en sa chambre et son opposé, un inconnu emplumé de noir lui ressemblant quelque peu. Ce ne pouvait être qu’une créature « non raisonnable ».après tout, même chez Hamlet, le désespoir n’est pas déraison. Un fou ? Yorick à vif ? C’eût été faillir.
Un oiseau. Comme le vautour d’Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci , susceptible d’ensemencer la voix du désespéré en lui faisant sucer ses plumes caudales ? que nenni. Ce corbeau ne ronge pas le foie de Prométhée : il excise le mot, le nevermore de son âme même.Le feu de l’amour a été repris par les dieux. D’où vient donc ce corbeau ? Question :

Qui m’a jeté hors du gouffre ?
Edgard Quinet, Ashavérus, 1867.

Le voici, en tout cas ; il importune et il importe- ô trajectoires du sens !- au point que son nom d’espèce sera celui du poème. Corbeau ? corax, en grec : ce fut le nom d’un fameux maître de rhétorique qui fut mis en difficulté par un de ses élèves : deait-il le,payer ? Non, puisqu’il lui, avait enseigné la rhétorique de telle façon que l’élève puisse le convaincre de ne pas être payé. Notre corbeau, maître du sens, se paye d’un mot. D’un seul, mais révèle le bruit par son effraction : les rôles sont distribués, le volatile sera l’instrument de la torture. Alter ego à contraste : deuil en noir face à la lividité de la mort. Le procédé est sauf. On peut s ‘en souvenir dans le mijotage d’une fiction épicée. Le contraste se trouve ici, nonpas dans la rupture du ton, mais dans son renforcement, ce qui crée une esthétique du surcroît peu explorée. Il ne s’agit pas de redondance, mais d’une leçon de rhéthorique donnée par un corbeau jouant le rôle du congre d’Alice . Il concentre se qui est répandu, il retransforme l’extension en (ré) flexion. Prenons-en de la graine.
L’effraction est l’un des thèmes fréquents chez Poe. Celle, bruyante de froufrous d’ailes, de froissements de ce poéme n’est pas sans rappeler l’arrivée de L’Ange du Bizarre, dans le nouvelle éponyme. On peut considérer l’une comme le double de l’autre. Un humour grinçant exalte un autre ton mélancolique dans le texte en prose et ménage un effet singulier.Mais ce n’est pas sans rapport…
Nous avançons vers l’effet final. L’originalité recherchée de ce « simple récit » à l’écriture « cossue » ne s’obtient pas avec une versification particulière : Poe y insiste : les octomètres acatalectiques et les tétramètres catalectiques sont courants dans la poésie anglophone. Leur combinaison l’est moins, mais enfin, ce n’est pas une innovation époustouflante. Cependant, elle présente un effet particulier que renforce le mot unique du refrain. Nous verrons plus loin l’importance des aménagements phonétiques et prosodiques appliqués à la prose.Ce qui est dit du vers pourra nous servir à l’amélioration de nos phrase et à leur bonne organisation en périodes.
Poe excipe d’une « succession de complexités ou plus proprement de combinaisons ». Sachons nous souvenir que cette complexité sous-jacente est nécessaire pour créer l’apprente simplicité du poème, du texte en général. Elle lui donneun caractère ritualisé, comme celui de la relation d’un meurtre. Ou comme une cérémonie religieuse chrétienne avec l’ostension d’une hostie. Quelque chose se dévoile.Mais à rebours : la communion d’esprit entre le corbeau et celui qui se trouve là révèle non pas la vie, mais la mort.
Poe insiste sur cette simplicité ritualisante .Le « courant souterrain de la pensée » n’affleure qu’en dernier lieu: le poème suit sa route sans métaphores. L’effet d’étangeté ou Werfreimdungseffeekt vient d’ailleurs, de cette présence lancinante du corbeau juché sur un buste de Minerve. Une seule apparaît, tout à la fin : le mot cœur :

Arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte. Et le corbeau dit : Jamais plus.

Le Corbeau d’Edgard Poe représente un modèle de progression dramatique. L’élucidation, peut-être fallacieuse, de son élaboration dans Genèse d’un poème mérite d’être méditée. Le tout constitue effectivement une leçon d’écriture romanesque, voire scénique. A vrai dire, ce n’est qu’un retour au source : le roman, la fiction en général procèdent de la forme poétique : les épopées, les sagas furent d’abord versifiées, scandées, rythmées, mise en forme d’une façon organisée pour obtenir certains effets. Nous y retrouvons les même crescendo et autres types de progressions émotives. Même muet, un texte parle, se parle : la parole seule est puissante :

Il est temps de ne chercher ses paroles que dans sa conscience.
Alfred de Vigny, Journal d’un poète, 1835.

Humour et contrepoison.
… Je m’ennuye de vivre et mes tendres années
Gémissent sous le poids de bien peu de journées,
Mais je prends comme un port à la fin de l’orage
Dédain de l’avenir pour l’horreur du passé.
Jean de Sponde, Stances de la Mort.

La pratique de la mélancolie, qui déplace les montagnes, puisqu’il y a des saints, de la foi, de l’amour, vise à gagner un surcroît de conscience. D’être, et allez donc ! A la façon des polders rognant l’onde amère et néanmoins salée. Ca ne va pas sans humour. Le nom même de cet état d’esprit, s’il n’est pas qu’une attitude, nous ramène à l’étymologie mélancolique, humeur noire, car l’humour rose, on s’en fout. D’ailleurs, il n’existe pas, à moins d’évoquer quelque gauloiserie qui n’est point notre objet.
L’humour mélancolique a besoins de vertus plus hautes.doit-on vendre son âme au démon intérieur ? ce serait trop simple. Contrairement à ce qui est simplement comique, l’humour engendre la mélancolie de même qu’il s’en noourrit.Ce n’est pas de la rigolade mais du rire, parfois sardonique. On ne se marre pas. On ricane de temps en temps. La mélancolie, sous l’aspect de l’humour qui doit en faire partie conduit à une dignité hautaine. Une solitude aussi. A l’identité pure : devenir soi même en étant toujours plus que soi.
Ainsi, malgré la pesante tristesse, l’abattement, nous prenons nos distances. L’Art c’est d’abord éviter la psychose, la dépression, la mélancolie au sens clinique, seulement clinique. Cette dernière n’offre pas plus d’agréments qu’un abcès dentaire et ne mène pas loin. Il y faut des analgésiques, des drogues, de la pierre quasi tombale, du lithium. Les grands accès d’un Maupassant ou l’alcoolisme d’un Jack London, d’un Antoine Blondin les empêchèrent d’écrire.
Jeu dangereux, certes, que celui du créateur confronté à l’abîme. La plupart des gens tentent d’oublier, d’éviter, de fuir l’inquiétude fondamentale, celle qui est liée à la mort et que nous portons tous. Pourtant, chez certains artistes, les drogues n’ont pas tout de suite anihilé le pouvoir. Elles participèrent parfois à la création. Toutefois, elles n’ont jamais donné que des nuances nouvelles, parfois précieuses. La périlleuse tendresse de l’héroïne a marqué la voix, le jeu de Chet Baker. Ce genre de modification, pourtant, se perçoit mieux dans la musique, art d’instant, que dans la plupart des autres disciplines. Les modifications dues au stupéfiant n’ont rien pallié du mal profond. Tout au plus ont-elles posé un peu de distance, d’éloignement. L’humour y parvient plus radicalement tandis qu’on crée aussi et parfois malgré les drogues. A moins de distiller ses endorphines, de secréter son propre stupéfiant :

De même que de la vipère on tire la thériaque, de même je voudrais, des racines de ma maladie, extraire son antidote.
Robert Burton, De la mélancolie, 1621.

On instaure l’extériorité par cette pratique. Distiller son propre poison c’est déjà de l’humour. Il est absolument nécessaire à la mélancolie constructive qui ne se résout pas à une pratique morose, mais délectable de l’introspection. L’humour seul permet à la fois d’être et ne pas être, soit en succession, soit en contemporanéité. Sérieusement pratiqué, il éloigne provisoirement la mort d’avant la mort.
Il s’agit toujours de se dédoubler, comme de prendre un autre, un monde de soi. Ce qui revient à se connaître de l’intérieur par une psychophorie euphorique, de l’extérieur par une autoscopie scrupuleuse.
La création montre ceci de mélancomlique qu’elle se nourrit et peut se réjouir de sa propre douleur. Qu’elle en jouit par cette précieuse distance déjà évoquée. S’ajoute le vertige du danger intérieur : on ne basculera pas dans le gouffre ! garder la distance de soi à soi-même, de l’autre à l’autrement dit c’est forger l’outil de l’existence, de la sienne et de celle de l’œuvre.
Engueulons donc les anges et sourions aux démons : Jacob et Faust nous ont précédé dans cette voie…
La « politesse du désespoir », c’est-à-dire l’humour, s’il évite la dérision, devient une vertu hautaine qui nous empêche de faire peser sur les autre une amertume projective : c’est de soi-même qu’on rit, mais on ne rigole pas. C’est en fait, plus qu’une politesse, l’absolue résistance au désespoir. Violence en demi-teintes ? Façon de calculer le cap, d’user de science balistique pour préparer l’impact au bout de la trajectoire du sens ? Il nous faut

Essayer de rendre un peu de dignité au monde par la dérision.
Michel Quint, Effroyables Jardins, 2002.

Après tout, la mélancolie pourrait devenir une mystique. L’humour, volontaire ou non, de Charles Quint tâchant inlassablement, au monastère de Yuste, de faire sonner toutes ensemble plusieurs horloges nous oriente vers cette idée de destin, d’heurs qui passent tandis qu toutes blessent et que la dernière tue. On raconte qu’il assista à une répétition en costumes-une couturière- de ses propres obsèques. Cette légende nous pose la question d’un humour fondamental de la dépression mysticoïde.
L’humour possède un sens rageur du sacré. Mais pas forcément de la religion. Car le fait religieux consiste à relier quelques-uns dans la paix tout en tuant les autres qui ne font pas partie du groupe.Or, faute de se tuer, tuons en soi ce qui ne participe pas du destin, de la volonté d’œuvrer :

Rappelons-nous ce vieil adage : Si vis pacem para bellum. Si tu veux maintenir la paix, prépare la guerre.
Il serait d’actualité de le modifier : Si vis vitam, para mortem. Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort.
Sigmund Freud, Deuil et mélancolie, 1964.

Ainsi le mysticisme mélancolique éviterait-il le dogme : L’amour religieux conduit à haïr ceux qui n’aiment point comme nous. La mélancolie est amour pur, nostalgique et devenir en jachère. Sourire et tristesse, rire et « espérance désespérée ». Nostalgie aussi, évocation d’amour perdu :

Sans nostalgie du passé il ne peut pas exister de rêve d’avenir authentique.
Michaël Löwy et Robert Sayre, Révolte et mélancolie, 1992.

La mélancolie s’adresse au monde. En soi comme en dehors. Mais elle est aussi solitude. Elle isole et, malmenée, ne peut tuer que soi,le même, ce devenir. Ce n’est pas obligatoire. La mélancolie, grave comme l’humour, saura nous transformer en phénix. Cet oiseau fait renaître tout objet du désir. Dès lors, la mélancolie n’est plus guère dépression. La tension ressuscite :

Nous observons que c’est autour de la question du non-sens et de l’absurde une fois résolue par la résignation ou par l’humour que s’inscrit la mélancolie dans ce qu’elle révèle de savoir irréductible, de déjà su, de déjà vu et de déjà entendu.
Marie-Claude Lambotte, Esthétique de la mélancolie, 1983.

Irréductible !
Sinon, nous souffririons en vain .Sans distance, sans élégance, sans dédain :

L’humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie.
Raymond Queneau, Les Œuvres complètes de Sally Mara.

Tases.
On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on est heureux qu’avant d’être heureux.
Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse.

Le poème de Poe, comme l’explication de sa plus ou moins fallacieuse élaboration s’organisent en procès, en durée. Il y a un « tout d’abord » suivi « d’ensuite » et de « puis ». Le récit va son bonhomme de chemin, constituant le macrocosme du texte, dont, en ce sens, la phrase est le microcosme. L’un et l’autre présentent leurs attendus, se déroulent. Le rythme, le tempo leur donnent vie. C’est maintenant qu’il faut penser la période. A la fois en elle-même, comme la voulait Bossuet, et comme représentation élémentaire du récit lui-même, de son élaboration. Mais aussi en tant qu’organisation mentale analogue à la mélancolie préparatoire dont les étapes peuvent, peu ou prou, ressembler à cet envol.
L’idée de période constitue pour moi une sorte de morale du récit. La protase (soit ce qui prend place avant la tase, la tension) évoque la situation initiale, colère d’Achille ou déclaration liminaire d’une canicule sur le boulevard Bourdon. Mais aussi début aporique de la déréliction mélancolique. Ce peut être une excitation, une agitation…
Tase, c’est-à-dire mise en appétit, teasing, organisation de la tension, comme dans le strip tease…C’est le moment magique pouvant mener à la rencontre amoureuse comme à la déception. Cependant y réside la charme de la distance, de l’inaccompli, de l’inassouvi…. Le flirt peut s’ensuivre, c’est-à-dire l’apodose (en grec : restitution), le moment de rapprochement la danse plus ou moins valse-hésitation, rituel d’approche, ou affleurement de l’idée noire lorsqu’on se prépare à sombrer dans la déprime prémélancolique. Nous verrons qu’il faut savoir se dédoubler, être en soi et hors de soi dans ce dernier cas, pour que la mélancolie puisse devenir opératoire.
Cette attente, cette étape de l’apodose suit l’exposition : on a commencé, il faut poursuivre. On a intrigué ; voici le retour du sens, la restitution d’un manque d’ailleurs inexistant, le retour au réel organique du désir, la nature au galop. On peut en retarder l’effet par une antapodose, un jeu de demi-teintes d’indécision peuplé d’ « à quoi bon » ou de « pourquoi pas » explicites ou rythmiques avec dissonances en mineur enchevêttrant le désir et la fin en retard ambigu de jouissance : je veux ma phrase, ma phrase me veut, et nous la voulons organisée dans la période, dans l’amplitude naissante. Ce qui est, de soi à soi, l’entrée dans l’intime, dans l’obsession, dans le rituel parfois tristounet du ressassement. Car ça se travaille dur, une apodose, une antapodose, une pause dans le récit, nun sommaire, un résumé… L’apodose ne peut pas nous faire sortir de la tension, ni même l’apaiser. Le mélancolique vit ce stade en intériotit é, en in-tase, si l’on peut inventer ce mot pour décrire le contraire d’une extase. Enfin, la clausule se rythme avec ce naturel appliqué, mais serein qu’offre le polissage, avec l’ombre douce-amère d’une fausse conclusion, ceci jusqu’à la fin du récit, du poème, du texte. Cette fin qu’on appelait jadis catastrophe, ce qui signifie : « retour ». L’âme du poète recule pour mieux sauter… ou pas ! Pourquoi ne pas tout planter là ? a quoi ça sert tout ça ? Ah ! tout est bien égal. Parfois, le rythme s’impose, comme une estocade. Et c’est reparti.
Cet ordre inévitable ou peu s’en faut conduit au vrai plaisir d’écrire fait d’amertumes soudaines, d’hésitations et de découragement. Autant voir l ‘une des appellation allemande de la mélancolie, schwermut, littéralement « esprit lourd ». Quoi que mut signifie « courage », « cœur » dans le sens de « cœur à l’ouvrage », même si c’est de mauvais cœur que l’on va persister. Que l’on va décider, deviner le destin du récit, le supputer, le supposer le prédire ce que résume le verbe vermuten. L’amertume persiste, puisque wermut, dont nous avons fait vermouth, c’est l’absinthe, artemisia absinthum, l’herbe d’Artémise, déesse tutélaire, dans son assimilation à Trivia, à Hécate, du déréglement des sens, du cauchemar, de la folie. Wermut ? Joli mot qu’on peut aussi décomposer en qui, wer, (est ou possèce ce) Mut, cœur, ce courage, quel est ce cœur loud, schwer, mélancolique, amer, voire hypocondriaque ? Ce n’est pas rien, puisque l’acte d’écrire pose la question de la personne autant que la mélancolie. C’était l’une des grandes préoccupation de Musil. Nous devrons en reparler.
L’intériorité issue de l’acte d’écrire, de tourner autour de la tension se résout par l’extéririté de la lecture : découvrir une tase hors de soi, extase si l’on veut, mais surtout se laisser aller par le regard à la pénétration simultanée du son des mots (mêmes lorsqu’on lit en silence) et du sens. Qui dit rhétorique, art d’écrire, de lire, conscience de ce retournement, du jeu de l’interne de l’externe, du masque ou personne et de l’être dit retournement, rétroversion, mais non pas recul : on avance droit devant. C’est le sens du mot prose, que l’on fait en le sachant, sinon ce n’en est pas : prorsa oratio, discours qui avance comme tel comédien désignant son propre masque. La prose ne peut être qu’écriture : Molière le savait et c’est une ironie de plus, souvent inaperçue, qui ridiculise le savantasse accaparant M. Jourdain.

Voici donc une approche de la mélancolie active à partir de son souffle, de ses systoles et diastoles, organisée comme ce certain langage de l’écriture. Incorporation du monde, mais évacuation de la réalité, jeu de miroir entre soi et tel ou tel reflet, intériorisation, rumination, remâchement, ratiocination, digestion sous l’acidité d’un suc endogène, d’une bile noire à la lourde amertume.
Le rythme de la phrase devient sa propre humeur, état d’âme, sécrétion comme la mélancolie est don, abandon à la noirceur de connaître la lumière ou le noir absolu. La phrase, la période, nostalgiques de leurs propre élaboration se composent d’espoir : on va d’une tension à l’autre, on désire, on assouvit, ça recommence. La mélancolie serait en ce sens la nostalgie de l’amour, le désir fou de l’amour n éanmoins perdu, ou impossible, voire absent. Grammaire, rhétorique, période et accès d’humeur noire sont des crises. Avec acmé et autres stases constituant un érotisme mordant de la pensée en acte : écrire.
La Mélancolie procède du lyrisme. L’intériorité s’y déroule en langage, en langue, en rythme de l’une traduisant l’autre. C’est sans doute le fonds propre de toute poésie. L’image, seule transmissible, de la vraie vie vécue, le sens du sens.
Aussi, comme la mélancolie, l’inspiration, l’énergie littéraire, l’idéation, la formation d’imagine agentes procède facilement par déplacement, métaphore, analogie, glissements de sens ou jeux de mots. C’est pourquoi le romancier, l’auteur de fiction est souvent un poète, aussi. On sait qu’Alvaro Mutis, immense poète, vint au roman « sur le tard ». De plus, il raconte lui-même et démontre que certains de ses romans viennent de poèmes revus, repensés, réécrits, déplacés au point de vue de la forme et du souffle. Ce jeu, mélancolique s’il en fût, du grand Colombien s’ajoute à la cohorte des poètes romanciers ou des romanciers poètes. On voit, chez Hugo, une profonde interraction entre les deux domaines. Dumas semble remplacer la voix poètique par une superbe théatralité : on la remarque dans les dialogues. Il s’agit toujours de voix.
Nous sommes en présence d’un élément de méthode qui va quelque peu a contrario de l’écriture « blanche ». Ce n’est qu’une apparence : le dépouillement minimal est aussi poètique. Il se pourrait, en tout cas, que pour nous, écrivains, l’écriture de poèmes, la scansion, le ryhme puisse servir à la rédaction romanesque et vice-versa. L’ écriture, dans sa perpétuelle quête du sens (qui est la seule vérité profonde, si ce mot signifie quelque chose) doit y penser : le rythme révèle, et c’est bien ceci que nous cherchons. Ce qui nous permet de retrouver nos chers vieux graveurs.
Les graveurs de la Renaissance représentaient l’Apocalypse, ce qui est Révélation en grec autant que la mélancolie. L’apocalypse nous montre Jean dévorant le Livre : les planches se lisent, se dévorent des yeux. Altdörfer, Dürer nous le montre d’une façon saisissante. Le soin d’écrire procède de cette attitude : on mange avant d’écrire ce que l’on va écrire, on le relit ensuite, nouvelle dévoration. Un autre thème pictural, la Vanité, invitait à penser la mort. C’est à dire d’affronter un point final, un explicit, la fin de toute tase. Connaître…
Ecrire demande cette conscience particulière de soi qui assimile cette pratique à la mélancolie. On s’y dévoile aussi. Invisiblement. Cet invisible constitue toute la question de l’écrit, comme de l’être. C’est dire qu’il y a, au sein de la durée dans l’acte créateur, un point de vue à ne pas négliger : une manière de voir la composition en creux, sorte de taille-douce. Pratiquer l’élaboration du récit en privilégiant que ce qui existe entre les tensions, image, rythme poètique, mesure de la prose, etc. comme on pourrait définir la musique comme silence élaboré entre les notes. Cette provisoire perception du métier donne un précieux recul et correspond aux stations mélancoliques. Comme, évidemment, aux phases de l’amour fait ou ressenti.

Ecouter, apprendre, voir, trouver sa voix.
Mainte et mainte fois Van Gogh répète qu’il n’a d’autre désir que de mener la vie simple. Il n’est extravagant que dans l’emploi de la matière. Tout va dans l’art. c’est un sacrifice si total qu’en comparaison, la vie de la plupart des peintres semble pâle et sans valeur.
Henri Miller, Plexus.

Eudora Welty prône un « renoncement au passé ». Tout en écrivant son autobiographie, elle dénie sa propre nostalgie. Elle en sature pourtant ses pages. L’auteur montre même une certain plaisir lorsqu’elle découvre son arbre généalogique. Ceci bien avant la mode actuelle de la recherche des ancêtres européens qui bat son plein aujourd’hui Outre-Atlantique.

Tant il est vrai que toute audace sérieuse vient de l’intérieur.
Eudora Welty, Les débuts d’un écrivain, 1989.

Les Débuts d’un Ecrivain proviennent de conférences faites à Harvard en 1983. Mais ce n’est pas la seule raison qui pourrait expliquer qu’en racontant sa vie, son cheminement vers l’écriture, elle parle si peu d’elle-même. Et surtout qu’elle ignore apparemment toute mélancolie. Elle s’attache à décrire une enfance sans ambage, organisée, privilégiée.Simple.
En racontant sa vie, Eudora Welty l’organise en apprentissage de l’écriture. « C’est le désir qui crée la fin », disait Simone de Beauvoir. Aussi, cette organisation procède t-elle par un intitulé méthodique de chacune des trois parties de son ouvrage.

Le première s’intitule : Ecouter.
Il s’agit d’entendre. rappelons qu’en français, la valeur des verbe entendre et écouter a changé : entendre signifiait un attention, une volonté, le fait de tendre à… ecouter portait un sens plus passif. Le début des œuvres médiévales insistait sur ce fait en doublant l’énoncer. Le trouvère demandait à son public d’entendre et escolter . Disons que le processus décrit par Eudora Welty consiste à entendre, au sens actuel, d’abord, puis à écouter attentivement, fût-ce aux portes. Ce qui permet, ensuite d’être réceptif à ses propres « voix intérieures » :

Quand je travaille à une nouvelle, j’entends mes propres mots prononcés par la voix-même que j’entend quand je lis un livre. Quand j’écris et que le son de cette voix me revient aux oreilles, je prends la décision de changer quelque chose. J’ai toujours fait confiance à cette voix.

Elle écoute les conseils de ce qui parle en elle. Mais négativement : voilà l’un des secrets ; ne pas se laisser aller aux musiquettes a priori satisfaisantes. Remettre en question ces mélodies trop suaves. Nous ne sommes pas si loin de la voix extérieure du « gueuloir » de Flaubert. Autre méthode, certes…
Ce qui ne se fait pas sans mémoire. Dans ce discours, dans tout le livre, il n’est pas question de mélancolie. En fait, Eudora Welty évite constamment de la mentionner. Certains signes, au fil des pages, me font penser que l’auteur est au moins dépressive, qu’elle pratiqua une dépressivité parfois hyperactive se niant elle-même. Il y a là quelque contorsion discrète et pudique. Ce qui ne manque pas de vigueur. Car il s’agit quand même de passer de la voix au silence. Sans toutefois s’arrêter d’écouter. Une autre attention s’installe :

Que de choses il se dit entre les lignes : une scène, c’est plein de sous-entendu, d’indications, de promesses, de choses à découvrir pour en savoir davantage sur l’humanité. Il me fallait grandir et apprendre à écouter pour entendre le non-dit aussi bien que le dit- et pour connaître la vérité il me fallait aussi reconnaître le mensonge.

L’écriture, on le voit, est affaire de discernement, de sagacité. L’exemple de la scène signifie. Dans une scène, selon Gérard Genette , le temps du récit semble égal à celui durant lequel se déroule la narration. On se trouve là, on voit. Et même, on contemple. Nous nous trouvons devant un tableau mouvant, un moment que l’égalité temporelle illusoire nous permet de vivre. Seulement, il ne faut pas en rester là, afin de dévoiler le latent que recouvre le manifeste. Penser à autre chose revient ici à penser autre chose : déchiffrer, discerner, lire, voir au-delà des apparences. Juger, peut-être. Le jeu de mots sur réflexion/réflection prend son sens dans cette représentation. Cependant, il a fallu dépasser la constatation mélancolique d’un fait qui peut marquer à jamais : les choses ne sont pas forcément ce qu’elles paraissent. Ni même ce qu’elles sont. La vérité du mensonge est d’en être un.

La pratique de l’art romanesque m’a inculqué un profond respect pour la part inconnue de la vie humaine ; elle m’a aussi donné l’habitude de savoir où chercher les fils et comment les suivre, comment les relier, comment trouver au plus épais de l’écheveau la ligne claire qui traverse le tout : rien n’est jamais perdu pour la mémoire.

Ce savoir faire est l’une des plus importantes parties du métier d’écrivain. Il faut voir et deviner jusqu’à voir aussi ce qui est caché. Eh oui, le poète doit devenir extra-lucide, voyant, même au sens de Madame Irma dans sa roulotte. La boule de cristal combat la bouteille à l’encre. Faut voir à voir ! « nous verrons cela », disait le Père Grandet, lorsqu’il refusait de considérer immédiatement : la mémoire anticipée. Celle d’une vie d’écrivain, par exemple, qui sait qu’un jour, il se souviendra d’un moment qu’il vient de vivre…pour l’écrire.
Enfin, la troisième partie des Débuts d’un écrivain s’appelle : Trouver une voix.
Il ne s’agit plus seulement de celle qu’on entend et écoute spontanément. Il faut construire, désormais, c’est-à-dire œuvrer. En français, un jeu de mots s’impose presque : une voix, est une voie. Un chemin. Un itinéraire. Le temps succède à la mémoire.

Dans nos vies, les événements prennent place dans des séquences temporelles, mais la signification qu’ils prennent pour nous, mais dans la signification qu’ils prennent pour nous, ils trouvent leur ordre propre, selon un calendrier qui n’est pas nécéssairement chronologique- qui, peut-être, ne peut l’être.

Il faut un temps pour vivre, un temps pour raconter. Un temps de l’expérience, un temps pour celle de la mémoire organisant le récit : la voix qui dit, la plume qui écrit, les caractères imprimés une fois lus constituent cette parole souvent silencieuse qui n’appartient qu’à tel auteur, et que le lecteur reconnaît comme personnelle. Venant de la personnalité d’écrivain écrivant de l’individu à l’origine du texte. De son rôle d’artiste du discours, peu discernable de son être, dans la plupart des cas.

Ecrire une nouvelle ou un roman, c’est une façon de découvrir une valeur séquentielle dans l’expérience, de trouver la relation de cause à effet dans les élements de la propre vie d’un écrivain.

Ce qui nous mène à l’aboutissement d’un processus qui s’ombre de mélancolie miroitante .La fin, la chute du récit se nomme aussi catastrophe. Nous ne sommes pas loin d’une apocapypse au sens propre, celui que connaissent les écrivains américains, plus nourris de Bible que de corn-flakes :

Le temps, tel que nous le connaissons subjectivment, c’est souvent la chronologie que suivent les nouvelles et les romans : c’est le fil ininterrompu de la révélation.

Nos ailes d’insectes à l’intérier des pages, signets symboliques permettent de marquer le ton, le pas, l’expérience du sceau créatif. La méthode d’Eudora Welty peut de généraliser : expérience plus légère, mais non moins intérieure, elle complète celle de la crise féconde exposée par Tristan Derême.Vivre, c’est aussi succéder.

Oméga mélancolique.
Les chemins de l’écriture, l’organisation de la phrase, l’élaboration de la période, la distribution des chapitres se déroulent dans le temps. Ou plutôt en diverses temporalités superposées, mélangées, concommitantes. Parfois on pense avant d’écrire, souvent on écrit en pensant, vivant une réflexion lourde, répétitive, lente, obstinée, voire acharnée. En même temps nous éprouveons divers affects qui, certainement, ombrent ou éclairent le moment d’écriture ou encore le style.
La mélancolie ne procède pas autrement. Du moins, elle est sujette à des variations d’intensité, de « couleur », d’impact. Dans son aspect dépressif, elle commence insidieusement par une vague perte d’entrain, une morosité tenace et s’augmentant, une hyperémotivité. On « fait la gueule ». s’ensuit un ralentissement g énéral de l’activité affective et mentale. On se trouve abattu, « stuporeux » et les psychiatres parlaient autrefois d d’une inertie asinine. La parole devient rare. L’écriture encore plus.Des cauchemars peuvent déjà noircir des nuits presques blanches.
Ensuite vient l’anxiété, l’agitation. Le désespoir s’installe avec un dénigrement de soi, un abattement pénible, des bouffées d’auto-accusation concernant l’être même ou des fautes imaginaire. A mois qu’on n’augmente la gravité de peccadilles. La prostration, l’immobilité s’installent. Le visage exprime une expression de douleur chronique.
Notons que le dépressif, ou la dépressive choisit souvent une compagne ou un compagnon à tendances persécutantes ou perverses, ce qui leur permet parfois de savourer indéfiniment leur propre douleur ou d’atteindre des états de détresse insupportable.La dépression est qulquefois le mal de l’autre. La mélancolie est endogène.
Au senstiment d’indignité peut s’associer une négation du corps. A moins que des idées suicidaires ne viennent agrémenter un état déjà grave. Pire, on peut se senir disparaître, se dissoudre. Il arrive même que l’on se croie mort : c’est le très grave mais heureusement rare « syndrome de Cottard ».
L’attitude du mélancolique à ce stade est signivigative : tête baissée, épaules tombantes, faciès « figé », immobile, le regard fixe, morne, les gestes lents tandis que l’on profère fort peu de mots d’une voix pâle, lourde,monocorde, pour se plaindre de ne rien ressentir. Car il y a aussi des moments d’anesthésie. Plus rien n’existe hormis une concentration extrême sur sa propre souffrance.
Ajoutons à cela une mauvaise digestion, des ballonements, une anorexie avec, en corollaire, l’insomnie épuisante. Le tout peut conduire aux délires, aux hallucination, à l’autoscopie (on « rencontre son double », on se voit soi-même) ou de psychophorie « un autre nous habite », à moins qu’un anuimal ne circule dans notre corps). Le temps de la « réalité putréfiée » advient on voit

Le monde comme un cimetière peuplé des cadavres des générations précédentes mais aussi de toutes celles à venir.
Maxime Préaud, Mélancolies, 1952.

Cette forme aboutie, clinique concerne une mélancolie non assumée, non maîtrisée au départ. Il s’agit du désespoir. La « saison en enfer » ne permet pas la psychomachie acrive, l’affrontement en soi des idées opposées, ni, bien entendu, de devenir un « opéra fabuleux ».Or, même le délire peut se gérer. C’est pourquoi il faut distinguer cette forme de dépression grave, de mélancolie médicale avec celle que l’on peut apprivoiser dans un fécond flirt avec le néant : celui de l’artiste, du mystique, du philosophe, du saint. Ceux qui peuvent poser une distance intime avec le moi qui morfle, ceux dont le « je » s’oppose à la déréliction. Tout écrivain est dans ce cas, puisque c’est une partie de la nature même de l’écriture : s’approcher, s’éloigner, revenir, partir… écrire, s’arrêter, y penser, l’oublier, se ressouvenir, se rapeler, se ramentevoire, recommencer. Il faut dépasser la dépression mélancolique simple, la manie dépressive. Autrement, une thérapie est urgente, avec du lithium ou d’autres médications qui réussissent à guérir l’état morbide à peu près certainement. Mais c’est un autre enjeu.
De toute façon la phase dépressive n’est pas celle de l’action ni de la méditation efficace : la gamberge y supplée, avec des idées noires obsessionnelles inutiles et douloureuses. Si l’alcool met son grain de sel dans l’histoire, tout peut arriver. Tout ? c’est-à-dire rien ; la mort, peut-être.

Il est très rare qu’un dépressif ou un déprimé temporaire réussisse à faire un livre et il est encore plus rare qu’un alcoolique trouve le courage d’écrire comme dans le cas à mon avis unique de Malcolm Lowry dans Au Dessous du volcan.
Clément Rosset, « Dans l’œil du cyclone », propos recueillis par Didier Raymond, Magazine Littéraire, juillet-août 2002.

La neurasthénie, sorte de dépression intense, , disait le psychiatre Dejérine est « un carrefour d’où peuvent sortir toutes les maladies possibles ». L’alcoolisme n’en est qu’une, parmi d’autres. En général celui qui boit n’écrit pas : Jack London dans John Barleycorn l’explique parfaitement, tout en montrant l’augmentation du sentiment de culpabilité que cette situation engendre cruellement.

Pour écrire, il faut un je qui veille au grain :

Dans mon cas l’attaque dépressive est souvent accompagnée de dépersonnalisation et de déréalisation.
Clément Rosset, id. ibid.

Il faut donc affronter l’état mélancolico-dépressivo-neurasthénique ou, si l’on n’en a pas les moyens, attendre une accalmie pour repenser le travail, la destinée de l’écriture, l’exploitation de l’affect sinistre qui nous essore l’âme car :

Et, finalement, si l’écriture a un lien profond avec la dépression c’est bien qu’elle permet de se tenir à distance de sa propre mort
Agnès Verlet, « Ecrire face à l’abîme », Magazine Littéraire, juillet-aout 2002.

Ce n’est pas seulement la souffrance qui permet la mélancolie pratique et la rédaction consécutive, mais le regard qu’on pose sur elle, la pseudo-schizophrénie d’une distance amusée :

J’avais treize ans et je craignais de ne pas souffrir suffisamment.

Note Virginia Woolf quelque part dans son Journal… non sans un humour fort british !

Un autre regard… les étapes de la mélancolie le permettent. Le poète se fait voyant grâce à cette distance, cette surpopulation du moi qui se résout en je, car nous sommes légions, en écrivant, en méditant. Il n’est pas insignifiant que chez le neurasthénique, le mélancolique en pleine crise, il se forme un plissement particulier du front, quasiment circulaire que les spédialiste ont nommé « oméga mélancolique ». Ô pronfonde tristesse au signe alphabétique ! Car de l’alpha à l’oméga se joue la destinée, l’alphabet décline les états de

Celui qui est , Celui qui était ,Celui qui vient . Le Maître de tout.
Apocalypse, I,4,8.

Car l’écrivain, s’il ne devient pas forcément « son propre dieu », règne en souverain sur sa narration. Divinité d’esprit, de papier, d’encre ? Le Narrateur est doté du regard puissant de celui qui voit tout. Le « rayon violet de Ses Yeux » peut se symboliser par le « troisième œil », étoile au front que signifie alors cet oméga ( grand O) mélancolique.
Cet œil nous vient de loin. L’oméga et l’omicron semblent bien dériver de l’ayin, seizième lettre de l’alphabet protosinaïque qui passa dans d’autres systèmes d’écritures. Les Grecs l’auraient empruntés aux phéniciens ou à l’hébreu ancien. Ayin, c’est l ‘œil, la « conscience souveraine ». voir c’est aussi dire ce qu’on voit. Ou l’écrire : tout œil se paye de mots, pour l’œil, rien n’est gratuit. Mêm si c’est «à l ‘œil ». Plus que regard, pour l’écrivain, il est éclairage, rayonnement, laser. Et traduction, puisqu’après tout l’oméga représentait le nombre septante, celui des transmetteur de l’Ecriture en un autre langage…
Les anciens voyaient dans l’ayin, voire dans l’oméga divers sens dérivés, diverses oppositions selon sa position ou l’intention du scripteur. Sens symboliques, donc contradictoires, antagonistes tels qu’apparaître, disparaître, visible, invisible…mais aussi, par synesthésie, oreille ou tympan. Sans négliger d’y voir la source.Ce dernier sens nous rapproche de l’œil buveur, avide. Mais aussi de l’œil origine, mêlé à la voix qui le dit. L’hébreu ancien disait Chéma pour « écoute » et c’est littéralement : « là-bas, l’œil ».
En même temps l’œil est projection le Soleil visible maçonnique d’où émane la lumière. C’est dire qu’au lieu de recevoir la clarté, comme une chambre nopire, il la projette sur le monde qu’il éclaire, élucide,illumine. En absorbant il était mathésis, savoir organisé, en projetant il devient semiosis : Nommons-le « Maître le sens » acteur privilégié de l’aventure de l’impossible, d’un « là-bas » indescriptible parce que l’Auteur ne l’a pas encore fait décrire par le Narrateur.

Ce regard, cette altérité d’un troisième œil voyant, une fois apprivoisé, transforme l’horrible poison de la mélancolie pathologique en fécodité ardente. Autrement :

La mélancolie qui n’est communément qu’un dégoût universel sans espérance tient beaucoup de la haine.
Vauvenargues, De l’Esprit humain, XXXIX.

Ecrire c’est sortir de la haine.C’est aussi le cas des autres arts. Même si, au départ, l’état mélancolique s’ombre d’un peu de complaisance représentant
…une sorte d’état flasque qu’on appelait mélancolie qui pâlissait avantageusement le front du poète et chargeait de nostalgie son regard.
André Gide, Les Nouvelles Nourritures.

Cet état flasque s’acoquine au masochisme. Le déprimé se délecte

…car il avait l’étrangeté de chérir sa peine, cet incunable de mélancolie.
Léon Bloy, Le Desespéré.

Et ceci depuis belle lurette :

Il eut tout enfant la concupiscence de la Douleur et la convoitise d’un paradis de tortures.
Id.

En ce cas le regard est mal orienté : on se regarde souffrir, et non pas triompher de la souffrance ; l’aventure demeure courte, la douleur ordinaire et l’attitude veule. L’oméga, ô soleil, fût-il noir, est énergie pure. Ce n’est pas un hasard s’il a donné son nom à une marque de montre : le temps est l’outil de l’écriture. La recherche d’un temps perdu ou à retrouver, à trouver ou à perdre derechef, c’est la conscience de l’instant, de l’acte, du moment précis. L’œil écoute le tic-tac des fameuses horloges de Charles Quint, assiste à de multiples morts du sujet qui s’éloigne de lui-même, se réifi, se mue en objet pour la plus pure commodité de l’action, de l’art, de l’art d’écrire.
L’abbatement mélancolique, lorsqu’on veut bien l’exploiter, fait penser à cet ancien exercice scolaire de rédaction que l’on devrait remettre à sa place dans l’enseignement : l’imitation contraire. Il fait florès dans les atelier d’écriture. Il s’agit de choisir dans une anthologie, un recueil de textes, un livre lu, une description et de l’inverser au point de vue du sens tout en gardant le rythme des phrase, le nombre de mots ou de syllabes, l’organisation de la période. Par exemple, on choisira la relation d’un incendie qu’on transformera en description d et de l’inverser au point de vue du sens tout en gardant le rythme des phrase, le nombre de mots ou de syllabes, l’organisation de la période. Par exemple, on choisira la relation d’un incendie qu’on transformera en description d’une inondation. Ou encore, on gardera la forme du portrait de la créature de Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, pour en faire l’évocation écrite d’une fort belle jeune fille. De même, notre mélancolie, notre abattement devra se muer en allégresse, à toutes fins utiles. Le sarcasme, le grincement de dents, la palôte rigolade cynique et sinistre devra devenir rire, rire divin tandis que la tristesse s’adoucira en nostalgie ou en humour….et pourquoi pas les deux ? Fromage ET dessert !
Ainsi la mélancolie pratique, tout en frôlant le pathos et la pathologie, en constitue l’antidote, selon le souhait de Burton. Ce dernier, en disséquant la mélancolie tentait de l’amoindrir par elle-même. Idée noire entre toutes .La mélancolie pratique est une pratique de la mélancolie, oée, déterminée, audacieuse. Toute énergie, elle constitue un art au sens de technique, un artisanat au sens de connaissance des « trucs du métier » et autre « tours de mains ». Mais c’est l’oméga, l’ oeil ,qui tourne, si nécessaire, en rotation précise du dedans vers le dehors, extases ou pâmoisons, pour le plus grand dévoilement du réel transcendé en réalité savoureuse :

Le poète paraît posséder cet art du savoir-faire qu’il partage entre le plus grand nombre là où nos névroses ne produisent que des symptômes.
J-P Gilson, “Le séminaire de Psychanalyse de J-P Gilson et H. Coster », Le Mensuel Littéraire et poétique, Bruxelles, n° 202 Mars 1992

Forme.
Ecrire commence par le regard d’Orphée.
Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, 1955.

La forme est une distance, avec abnégation : elle permet la transposition, l’abstraction, le reflet, l’évocation… l’art.Qui ne se définit qu’en limites et frontières. L’insaisissable objet crée la mélancolie qui le crée à son tour.
Orphée et morphée se complète. La vie est un songe ? Banco ! rêvons en sommeil ou non avec ce regard de Morphée, et surtout celui que nous pouvons poser sur lui, sur Morphée, la forme pure, le « sosie de tous les êtres humains ». Il a fallu certaine terreur, dans le monde Grec, pour créer cette déité ! Ressemblances hallucinantes et… tellement vraies…

Ô Dieu, il y a beaucoup trop de mondes inanimés
Par contre il n’y a pas assez de mort prochaine :
Cette statue
Qui bouge en remuant lourdement ses seins relevés.
Pierre-Jean Jouve, « La Mélancolie d’une belle journée », La Symphonie à Dieu, 1930.

De la forme, de l’organisation mélancolique de toute perception s’invente le travail d’écrire, que cette forme demeure implicite, ou qu’elle se montre, se désigne, parfois au point de devenir l’objet même de la création.
Autrement, tout roman, tout poème équivaudrait à un chèque sans provision rédigé en devise dévaluée : monnaie de singe, méninge de sot.

La mélancolie de Tristan Derême.
Va, tout le blé s’est égréné, rien ne sert de remâcher la glane.
Georges-Olivier Chareaureynaud, « Le voyage des âmes », Le Héros blessé au bras, 1987.

Du regret à la mélancolie, le chemin est court. Il passe par la nostalgie. Cette dernière constitue un processus, parfois mortifère. En revanche, la mélancolie se présente comme une halte, un état, apparemment immobile. Ils’agit d’un passage obligé, quasi-nécessaire pour un grand nombre de créateurs. Elle prépare un renouveau. Aussi peut-il devenir sagace, propice et productif de l’étudier. Charles d’Orléans regretta de s’y être consacré sur le tard :

Escollier de Merencolie
Des verges de Soussy battu
Je suis a l’estude venu
Es derniers jours de ma vye.
Charles d’Orléans, Rondeaux, CCCXCVII.

Pour cet exilé, s’agissait-il de s’éloigner de la nostalgie pour atteindre un état plus poétique ? Il nous faut lire, maintenant, littéralement et dans tous les sens. N’attendons pas. Maintenant, il nous faut lire les poètes, les écrivains pour comprendre leur « action de faire », ce qui est le sens grec du mot poésie.Ce qui est dit du poème doit être étendu au roman, à la nouvelle au prix d’une application : le tout est de bien se pénétrer du sens de l’action, de la pensée. Deux sœurs.

Vieille lyre, faut-il que nous vivions encore ?
A quoi bon répandre des vers ?
Tristan Derême, « Mélancolie du poète », Caprice, 1930.

L’accès à la mélancolie a besoin de ce désabus. Il constitue un moment. Il participe du temps, se mêle à la durée. La première demande s’adresse à l ‘instrument, à l’outil. La lyre ne pourrait répondre qu’en étant jouée, actionnée. Ce qui abolirait l’enjeu. Rêver ? Faut-il rêver ? Ce début d’état mélancolique pose un problème : l’utilité du rêve ? elle répond à celle de la création en général. On rêve ou on ne rêve pas. Mais on ne peut s’empêcher de rêver si le songe se présente… Hamlet pense au sommeil et ne dit que « peut-être »… pour l’instant, nous sommes loin de l’espoir :

La mélancolie n’est que ferveur retombée.
André Gide, Les Nourritures Terrestres.

La mélancolie est une interrogation de l’esprit. elle constitue le « point de départ d’une action morale », déclare Romano Guardini. Sauf qu’elle concerne aussi bien toute action dont elle est, finalement, le moteur. Répandre des vers, c’est semer. Aux quatre vents, parfois. Le poète va t-il rester poète ? S’il ne sème pas des vers , il s’abolit en tant que tel car il se définit par cette « action morale ». Le poème ressemble à la prière dont il participe… Mais ce n’est pas à Dieu qu’on parle. A qui ? A la lyre ? allons donc ! elle se trouve présente en tant que symbole. Sa résonnance vient de qui la fait sonner. Miroir de l’œuvre qu’elle accompagne, elle l’est aussi du créateur. Le poète ne parle pas tout seul. Il se parle à lui-même. Ou à son reflet, la lyre qui le chante. Miroir. Approche lente mais sûre de la Mélancolie.
Voyons un peu plus loin dans le même poème :

Nous la verrons finir cette belle journée
Que dans les cerisiers éveillent les oiseaux

Fin du jour. Le sentiment de nuit, de crépuscule s’ancre. On l’anticipe. La mélancolie, avant de naître, se trouve bien d’une nostalgie inversée, d’un passé à venir : nous vivons déjà la fin du jour. La pénombre d’ entre chien et loup s’avance doucement : l’idée mouvante de la mort qui rôde. Rien n’avance, sauf ce projet : voir finir le jour. Le temps est venu de s’en imprégner, d’en prévoir les conséquences littéraires dans notre future écriture. C’est trop dur ? Il est alors trop tôt. Encore trop tôt. Continuons jusqu’à la plénitude.
Cerisier ? symbole du printemps. Un hiver inversé : les fleurs blanches nous offrent comme une neige parfumée. Celles qu’on a niées de prime abord : faut-il semer des vers ?
Voici venir les oiseaux. Sans doute des pies. Ce sont volatiles à cerisiers. Elle piquent les fruits rouge-sang qui se gâtent ensuite. Sales pies ! on les immolait à Bacchus pour que les gens parlent, dévoilent leurs secrets. Agaçantes rivales ! Neuf belles filles venues de Thrace vinrent défier les neuf muses. Vaincues, elle se métamorphosèrent en pies. Noires et blanches, double deuil. Quelle sera notre métamorphose au moment d’écrire ?

Et nous verrons le soir de notre destinée
Plonger comme un soleil au silence des eaux.

Rouge encore, ou orangé : voici le soleil qui se noie à l’horizon, qui teinte l’onde. Voici la perte de vue, le noir, l’espace infini des peurs. Les voix se taisent. Le soleil va se noyer. Ou devenir noir, disque de mémoire coupé dans l’étoffe de la nuit. Quelles d’étoiles sur la lyre, le luth d’un Prince d’Aquitaine ?…

Hélas, qu’aurons-nous fait au pays où nous sommes ?
Et de quoi serviront nos plaintes et nos pleurs ?

Nostalgie ! Il ne faut pas en rester là ! foutue nostalgie, elle risque de tout gâcher. Nous devons l’outrepasser pour avancer plus avant :

Si la mélancolie semble crépusculaire, la nostalgie est funèbre.
Michel Guiomar, Principes d’une esthétique de la mort, 1967.

Il n’est pas temps de mourir ; la durée pourvoiera. Pour l’instant, il nous faut arrêter la fuite des moments, pour en vivre un justement. Celui que nous recherchons, l’immobile. Car la mélancolie est aussi

… un état équilibré, stationnaire qui ne tend à aucune évolution.
Michel Guiomar, Principes d’une esthétique de la mort, 1967.

On se voit s’endormir dans cette torpeur qui peut paraître veule, un peu gluante comme ces enveloppes d’insectes qui muent. Chrysalides translucide dans une nuit aveugle. Quelle noirceur, quel sommeil ? tout est calme, immobile.
On rêve qu’on dort et dans ce rêve on médite la mort. C’est déjà comme un chant. Il faut encore attendre avant d’écrire. Ca mûrit. Le double se tient lucide au chevet du cercueil :

Un homme plus talentueux que moi veille si je dors.
Ludwig Wittgenstein, Carnets de Cambridge, 1930.

Attention : l’oubli du double double l’oubli. Non que le double soit un vrai double. Il s’agit du reflet, de l’ombre, un autre, une espèce de tout un chacun. Il faut le reconnaître dans un miroir ou déchiffrer. Dans certains cauchemars, on découvre une pierre tombale . Décidons : voici notre propre sépulture en tant que personne qui n’écrit pas encore.

Je lis ton nom: tu es MOI-MÊME.
Jean-Pierre Duprey, La Forêt Sacrilège.

Même si le double s’en échappe, nous n’avons pas encore quitté notre prison intérieure. La vraie folie peut en profiter : un séjour prolongé pourrait conduire à nous évacuer de nous-mêmes, de nous exiler pour laisser place au double. Nous quitterions ainsi la mélancolie pour de bien dangereuses contrées… Un écrivain, un artiste qui n’envisage pas de se perdre pour son art est un jeanfoutre. N’ayons pas peur de l’idéal du moi ; la « petite voix »… Ecoutons son murmure :

Je suis l’autre
Trop sensible.
Blaise Cendrars, « Journal », Du monde entier, 1913.

Sensibilité de pellicule photographique ; révélateur : Plongeons !

Ce que tu vois de l’homme n’est pas l’homme
C’est la prison où il est enfermé
C’est le tombeau où il est enterré
Le lit branlant où il dort un court somme.
Guy du Faur de Pybrac, Quatrains.

Sommeil de la raison, songe de la conscience : s’agitent les visions et grouillent les symboles, c’est l’ ange de Dürer ou plus féminin, la même de Cranach, avec quelque hostie, carré magique, chien couché, avecdes chimères et du sens… C’est Le regret d’être là se joint-il à celui d’être soi ? On peut s’en ouvrir à quelqu’un :

AMIE,
Tu n’es pas auteur, toi, parce que tu ne voudrais pas de cette vie-là. Si ti savais comment parfois elle ronge tout ; comme elle nous fait brusquer ce qu’on chérit le plus au monde, comme on est ennuyé, blasé sur tout ; comme on prend chaque chose en pitié, comme on se met à table avec fureur, comme on se couche malheureux, comme on se lève plus malheureux encore ; comme le jour vous paraît noir, le soleil obscur, l’eau trouble, les visages hideux, les paroles assomantes, le bruit insupportable, les cimetières magnifiques, les tombes riantes ; et qu’on voit dans sa pensée un squelette planant sur le monde, on voudrait occuper la place de cet exergue de la mort.
Xavier Forneret, Rien, suivi de quelque chose. 1836.

Fascination de la mort. Sommeil de la raison. Mais un songe le taraude comme une rage de dents. Concrétion, calcul : la pierre de folie sédimente sous le crâne. Prenons le temps du réveil.Ou de l’épiphanie … nous voguons en eau trouble si nous voguons encore: le moment n’a de sens que lorsqu’il doit cesser…Après.. le dur après s’annonce d’âpreté endurci, non ? L’appel du temps qui passe maugrée d’une voix rauque… Autrefois se fait jour, ça brode à vif sur peau des nostalgies, les meilleures et pristines : Maintenant l’âme gyrovague vogue en courants divers :

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goutez tous les plaisirs et souffrez tous les maux
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.
Jean Moréas, Stances, I,9.

Revenons à Derême : « qu’avons nous fait au pays où nous sommes ? » Au fait, en quel pays sommes-nous ? Sur la terre natale qu’on chérit malgré tout ? Dans la contrée aimée, choisie, vécue, choyée ? En pays d’exil, comme Ovide éploré ? Trop tard : nous n’y avons rien fait qui vaille. Du moins nous le pensons. Les vers semés ont-ils été mangés par les pies. Par ces anti-muses aux voix discordantes et massacrant les strophes comme des paillasses hilares à l’accent grotesques ? Poésie :

Voilà où ça mène, la poésie, on devient lyrique, le cerveau plein de chiendent.
Samuel Zadje, Guichet 2, 2000.

Utilité ! Il n’y a d’art qu’utilitaire, disait Leroi Gourhan…
Pleurons donc.allons même jusqu’à la geignardise, la complaisance. C’est un feu froid qui permet aux phénix falots d’éclore dès qu’il le veulent. Lamentons-nous : Jérémie fut un fondateur. Il assigna Dieu. Nous n’affirmons pas ici que les plaintes ou les pleurs ne servent à rien. Mais à quoi elle vont se montrer propices. Un espoir pâlichon se fait jour tout de même! L’erreur serait de croire l’utilité caduque.
En célébrant ainsi des lamentations présumées, voire cuidées inutiles, le poète pleure ses propres larmes. L’œil devient neuf par lui-même en pleurant…la mélancolie est à ce prix léger. Car :

Le désespoir jamais n’habite le cœur des mélancoliques.
Pierre Mac Orlan, le Bal du Pont du Nord.

Un peu de nous s’éveille. Nous commençons, piano, à ouvrir notre espace intérieur, à y faire le vide, à le peupler de souffle. On chigne, on renifle. La lyre va vibrer, d’abord à l’unisson des larmes. La chaleur de notre soleil va t-elle faire bouillir cet océan lacrymal s’autopleurant comme les voitures s’automeuvent ? Avançons doucettement vers l’attitude créative. En attendant l’acte créateur. Les yeux mouillés voient de plus belle.
Dont acte. Suivons le doux chemin du poète à Derême. Celui qu’il fut sans doute, ou celui qui le fut:

Et pourtant notre songe ouvre ses grandes voiles
L’espoir les gonfle encore et nous pousse aux étoiles.

Ô voile dévoilée, fleur de songe, pétale ! Le souffle se gonfle et ronfle, nous revoici d’attaque.
Ou presque.
La mer ne suffit plus : il nous faut le ciel. Eh bien, c’est l’horizon qui conjugue les deux ! Adieu, soleil noyé. Notre Nef d’un seul fou s’élance vers la nuée ! Autant dire le ciel, crachons le poétisme pour découvrir l’écriture. Allons, continuons ce joyeux périple: l’allégresse s’amuse.Mais ne clamons pas victoire trop tôt. Ni pouilles :

Chantons cette aube encore et nous verrons demain
Retomber sur le vieux chemin
La colombe aux ailes froissées.

Quelle oie, cette colombe ! Saigne t-elle dans la neige, au moins ? Ravissement de Perceval, nostalgie, silence… On le connaît, ce vieux chemin. On l’a creusé de nos pieds : ornières d’amphimacres et flaques de dactyles… La mélancolie commence à se montrer efficace. C’est une politesse, un savoir vivre.

Cet art de vivre n’aura de sens que traduit en art d’écrire : la maîtrise de soi passe par la maîtrise du langage.
Michel Décaudin, Les poètes fantaisistes, 1982.

On a vécu le vide, le silence. Rien n’est joué. On devient vaste en soi . Ou alors, ça cloaque dans la rate. Ca cloporte en plein cœur si l’on a trop tardé à l’étape vicieuse de la démence qui guette. Alors, la nostalgie nous aura baisé comme un ange : plus de miroir, ni de barrière, ni de niveau exquis vérifiant la mer étale. Adieu , tamanoir des larmes, gobeur de pluie, d’œil frais. Craindre le devenir en pensant au passé, ça morfle. Mais ça rassasie le sens du beau qui chiale des larmes noires. Il nous aura faut affronter une esthétique du « bougé », comme sur les daguerréotypes à ectoplasmes. Ecrire ira de soi si l’on a bien suivi. Efficacité ; la mélancolie crée plus que tout autre état : N’oublions pas qu’un poème à la tonalité grave, nostalgique comme celui de Tristan Derême peut tout aussi bien être médité, exploré dans le but d’écrire une nouvelle comique, une comédie burlesque. Il suffit d’en suivre la progression, presque le plan, en respectantt le crescendo : il s’agit là d’une procédure, d’un itinéraire mental dont nous devons pouvoir tirer un profit général.

Mémoire et degrés .

On s’est aperçu très tôt qu’il était impossible d’inventer une technique pour oublier, puisqu’il est impossible d’oublier volontairement.
Umberto Eco, « Un renversement des rapports humains », entretien dans Psychologies, décembre 1999.

Il ne signifie rien de se demander si l’on est ou non mélancolique. Ne pas l’être condamne à l’inaction, tant elle en est l’un des moteurs. Cette nostalgie d’une amour perdu, probablement ou parfois illusoire donne du sens à l’existence. En tant que « veillée d’âme », inaction féconde préparant à l’action –ou à la mort, qui est la toute dernière- elle donne toute la puisssance nécessaire à la création. La mélancolie masquée, celle qu’on n’affronte pas se montrera toujours destructrice. Quant au refus de toute nostalgie, elle finit toujours par pourrir dans la lâcheté. Après tout, penser, et surtout « réfléchir avant d’agir » sont des actes mélancoliques. « Pense, pense , pense », nous l’avons vu, demeure la grande phrase de Winnie l’Ourson, personnage de la littérature enfantine, créé par Alan Alex Milne. Winnie se montre plus grave qu’il n’y paraît.
« Réfléchir avant d’agir » est une méthode que découvrent les délicieux lutins Plick et Plock, après maintes déconvenues, dans l’une des toutes premières bande dessinées, due à Christophe. Dans les deux cas, nous pouvons découvrir une lecture nostalgique de ces œuvres, elles-mêmes nées d’une mélancolie, d’une mémoire enracinées dans leurs époques.Chez les deux auteurs, on ressent évidemment le poids d’une enfance qui n’aurait jamais dû s’achever. Les ouvrages destinées aux enfants sont, de fait effrayants, lorsqu’ils possèdent une vraie qualité. Relire Pinocchio fait mal. Ce qui n’est pas un conte, mais du désir de durer quand même, quoique le temps a passé :

La mélancolie est la douleur causée par l’enfantement de l’éternel dans l’homme.
Romano Guardini, De la Mélancolie, 1953.

L’action est mémoire : la mélancolie n’est pas tellement jouer avec le feu, mais avec ce démon là. Mourir, c’est perdre la mémoire. Mourir momentanément au monde, c’est vivre un peu plus fort. On voit dans les ouvrages de psychiatrie de fréquentes références à d’aucuns personnages de l’histoire religieuse : Saül exprime sa mélancolie, tout comme Saint Jean, celui de l’apocalypse qui l’écrit en la vivant. Saint Antoine la laisse décider jusqu’à l’hallucination, tandis que Job, évidemment Job l’incruste dans une misère prétendûment extérieure. Quel démon est son dieu ? quel dieu est son démon ? Le dur malheur d’être au monde ? Pourtant :

Tout homme non-né a le droit de ne pas naître

La mélancolie saturnienne de l’humanisme renaissant s’assouvit dans la célébration d’une Antiquité rêvée. Elle pousse jusqu’à la « réalité putréfiée », à la prise de conscience que le monde constitue un vaste cimétière peuplé des générations précédentes, mais aussi de celles à venir . Même si le terme « renaissance » ne se prononçait pas à l’époque –de même que « Moyen Age »-, nous devons bien considérer qu’il faut mourir pour renaître.
Et se souvenir
C’est pourquoi l’époque vécut un renouveau des mnémotechnies, des arts de la mémoire. On cite souvent des érudits qui connaissaient évidemment la Bible, tout Aristote, etc. par cœur. L’entraînement mental de la mémoire frôle le ressassement la gamberge mélancolique. Quant à l’ars oblivionis, la technique de l’oubli, elle ne saurait se montrer endogène. La Renaissance fut aussi un âge de l’alcool, de la création de boissons enivrantes. On y buvait pour oublier d’avoir oublié ce qu’on voulait oublier. Ce qui revient à une terrible mémoire, hypotyposes en cascades, prosopopées déferlantes !

Non, il ne signifie rien de se demander si l’on est ou non mélancolique. Cette question joue de facto le rôle de sa réponse. Tout au plus peut-on tenter d’évaluer son propre degré de mélancolie et comment on parvient à en subvertir la souffrance.
Certains conquièrent des mondes ou des personnes, sèment le meurtre pour leurs excellentes raisons, s’engouffrent dans un trop-plein d’activités plus ou moins néfastes, comme toute action mal réfléchie. Ils s’agitent et courent comme des dératés, des splénéctomiques, des gens à qui l’on a excisé la rate, siège de la mélancolie. Aussi croient-ils « ne pas se faire de bile ». Ainsi construisent-ils un courage extérieur, ombré d’une cruauté envers eux-mêmes et les autres qui permet de ne pas entendre les voix qui parlent en eux. Ils deviennent tueurs ou saint : c’est égal en personne. Trouille et glas.
D’autres pensent ou méditent. Avant d’agir. Rarement, mais surement. Ils découvrent et créent si les précédent ne les persécutent pas. Tendresse et amour, vécus profondément, souvent déçus, leur donne parfois l’air arrogant du cynisme quotidien :

Renversons la douleur de nos lacrymatoires.
Arthur Rimbaud, « Hypotyposes Saturniennes », Album Zutique.

Parfois saints, eux aussi, puisque c’est un destin qui l’exige, philosophes ou artistes, ils essuient souvent la détestation :

Rien n’est plus odieux aux gens médiocres que la supériorité de l’esprit ; c’est là, dans le monde de nos jours, la source de la haine.
Stendhal, De l’Amour.

Ces gens affrontent leur monde intérieur tout autant que le réel dans sa stabilité passive. Par la pensée, ils l’instaurent en réalité, le tout devant encore et toujours se définir. Aussi changent-ils souvent le monde pour l’avoir bien pensé, fût-ce comme Einstein, en regrettant les funestes effets de leur lente action mentale. Ils peuvent aussi savourer leur mélancolie jusqu’à s’y dissoudre.
A vrai dire, les uns et les autres existent peu : pour les besoins d’une présentation démonstrative, il a fallu caricaturer. Toute réalité doit être transformée, transposée pour qu’on puisse la percevoir. On n’y voirait rien sans ce grossissement du trait. C’est encore une morale : celle de ce qui existe vraiment.

Celui qui apprend à penser, l’essuyeur de « tempêtes sous un crâne », l’orchestrateur devenant lui-même son « opéra fabuleux », le fruit exacerbé capable de mûrir en toute saison, fût-ce en enfer, oeuvrera mieux, toujours mieux que le travailleur s’épuisant dans la grande besogne du monde tel qu’il va mal : l’oubli de soi, l’inconscience, le langage restreint, la pensée muette, l’égorgement des « voix intérieures » :

C’est sans doute le mélancolique qui a les relations les plus profondes avec la plénitude de l’existence. Les couleurs du monde lui paraissent plus douces et plus claire, sa musique intérieure a des accents plus intimes et plus doux (…) De son être jaillit la surabondance du flux vivant et son expérience est capable de révéler le caractère impétueux de toute existence.
Romano Guardini, De la Mélancolie, 1953.

La mélancolie assumée est une musculation plus profitable. Car la puissance obtenue se dirige vers l’action efficace. Mais aussi vers une existence plus dense, plus profonde, plus vraie :

Ignorez-vous(…) qu’il y a dans le monde une sociéte secrète qu’on pourrait nommer la compagnie des « mélancoliques » ? Ce sont des gens qui, dès la naissance sont autrement faits que les gens ordinaires ; ils ont le cœur plus grand et le sens plus vif ; ils soçuhaitent et désirent davantage ; ils aspirent avec plus d’ardeur et leurs passions sont plus violentes que celles du commun des hommes.
Jens Peter Jacobsen, Madame Marie Grübbe, 1999.

Ce qui, d’ailleurs, nprovoque souvent des jalousies, des envies féroces.

Cette expérience forcée d’une profondeur n’est pas seulement « en soi, pour soi ». car la littérature est aussi

… l’art de se jouer de l’âme des autres.
Paul Valéry, « Sur la technique littéraire », L’Herne, Cahier E.A.Poe, 1998.

C’est aussi l’expérience de mémoire miroitante et déformante. L’écriture procède du souvenir. Et de sa déformation, de son gauchissement, de son primesaut frontalier : le réel se trouve de part et d’autre d’une limite imaginaire : le point de vue le gauchit. Le souvenir le percole. Nous sommes dans un monde de lumière, de marche, de carrefours, de vent, de pluie, de souvenirs. De souvenirs littéraires aussi. Et donc, nous voici quelque fois miroirs de nos vieilles lectures. Plagiat ? quel mot ! Il concernait, à Rome, le délit de vendre un esclave qui ne nous appartient pas ! C’est une fort mauvaise idée. Le miroir, comme le tambour du griot, comme ce qui devient voix et déglutit du sens, doit avant tout digérer, manger le texte, le ruminer, dire et redire. C’est l’acte de Racine reprenant les vieux mythes, celui de La Fontaine rapetassant Esope :Le plagiaire est un imbécile au plaisir inane :

Le plagiaire est celui qui a mal digéré la substance des autres : il en rend les morceaux reconnaissables. L’originalité, affaire d’estomac.
Paul Valéry, Tel quel.

Nous nous éloignons du miroir, de la lumière : la littérature estomaquée maquereaute l’écrit d’un autre. Vomi incertain, l’œuvre plagiante est un manque de soi. Un manque gastrique, mais aussi un ratage. Un oubli de la rate, du spleen. Ne pas se faire de bile à ce point si réduit, c’est vivre étique, petit mangeur. Messer Gaster de l’âme, organe, veut qu’on le gâte. Un manque d’incertitude et de mélancolie le prive de satiété.

S’il faut écrire en s’inspirant d’une œuvre précédente, choisisssons le respect, le miroir déformant, reformant, le filtrage en couleur, le vitrail illuminant. La mélancolie y gagnera en théâtre intérieur. La source abreuvera tout en nourrissant fort bien. Par l’autre prééxistant, on devient soi en vrai. Acte de mélancolie, poésie, « action de faire », présentation, représentation, répétition : mélancolie aux cothurnes de vent, sur la scène de nos consciences…

Se jouer, la jouer, se la jouer, la représenter, la vivre ? La connaître plus que la comprendre ? La rejouer en miroir, en reflet, en symbole ? Quelle morsure ! La mélancolie asumée blesse d’abord comme le soc navre le sol. Précieux labour, peines d’amour gagnantes !

Le réveil de Françoise Lefèvre.
Carminibus quaero miserarium oblivia rerum .
Ovide, Tristes.

Mourir ? Crever peut-être : l’attardement dans quelques instants de mélancolie peut nous y mener. Nous en sommes aussi libres que possibles : La liberté a beau s’offrir à tout le monde, elle n’en représente pas moins les yeux de la tête à crédit-revolver. Certains hommes, plus que bêtes se vivraient plus heureux fussent-ils asservis. Ce n’est pas notre cas : Liberté grande, celle d’écriture!
Souvent, nous avons tenu le choc jusqu’ici grâce à la routine, au savoir faire, à l’habitude. La régularité peut même nous éviter ce chamboulement :

J’ai besoin de m’installer seul à mon bureau, au calme, tout les jours, avec rigueur, de 7 heures à midi et de 15 h. à 17. Ce sont presque des horaires de bureau.
Jean d’Ormesson, interview dans A nous deux Paris, 14-20 Janvier 2002.

Il aura dont fallu s’appartenir, assumer la mélancolie pour équivoquer l’assomption de la littérature… plonger en notre propre jardin, in hortum , s’exhorter. Rédiger devient possible.Au travail, donc, Macte animo generose puer, sic itur ad astra :

Il n’est plus temps de dormir. Sors de ton sommeil. Laisse tes chimères. Ecris.
Françoise Lefèvre, Souliers d’automne, 2000.

La façon de se secouer dépend du tempérament. Certains hésitent, s’attardent, paressent. Ce n’est pas à faire. On risque de replonger. La mélancolie répétée sans ouvrage entre deux expériences finit par user. Et devenir désespérance. De plus, en cet état de renaissance, nous sommes sûr de réussir.

Bouge pas, tais-toi, chiale pas. Ecris.
Françoise Lefèvre, Souliers d’automne, 2000

La plume va s’envoler. Ecrivons, tête baissée, avec l’air d’un coureur, filant comme un dératé.

Le psychophore et son double.
Un pauvre enfant vêtu de noir
Qui me ressemblait comme un frère.
Alfred de Musset, La nuit de décembre.

Il y a l’être, il y a l’autre. L’écrivain se change en lui-même tout en écrivant. Il existe différents états mentaux de l’écriture, de l’acte d’écrire. Parfois, on « égratigne le vélin » d’une plume violente ou encore on frappe en tapant comme on cogne un clavier. A d’autres moments, le temps d’écrire devient plus calme et l’on peut même atteindre, dans la lenteur du geste, un état alpha. Bref, nous vivons autrement durant ces moments là.
Il faut, pour écrire, devenir psychophore, ne serait-ce qu’à temps partiel. Le psychophore porte un autre, ou des autres en lui. C’est la nécessité de pouvoir s’exclamer « Madame Bovary, c’est moi ». On se sent « habité » par son personnage. Voire par un paysage, une ville. Ecrire, c’est risquer. C’est une occupation de l’esprit, c’est-à-dire du cœur aussi. Il y a de l’amour là-dessous . de la passion, de la mise au monde. Ecrire demande, ordonne tendresse et sollicitude, douceur mélancolique et raillerie au bord de l’abîme :

Le travail intellectuel, c’est du travail, des migraines , des errements, des doutes, des enchaînements de questions, parfois à la lisière des précipices de la folie.
Philippe Corcuff, « Investigations essentielles », Charlie Hebdo, 26 Juin 2002.

La revoici, la folie : elle repassera par là ! elle demande un assomption quotidienne ou ce « double jeu du je » dont on a tant parlé naguère, au carrefour des « avenues du sens »…

Faute de psychophorie suffisante, il existe des auteurs qui se contemplent le nombril. Il s’agit tout aussi bien d’un manque d’intimité de soi à soi : ce nombril est comme excisé dans la douleur, il n’est pas la cerise sur le gâteau en forme de ventre fécond. Le nombril à scruter, c’est celui de l’autre, crée, no pas engendré, qui se nomme personnage. Fût-il lui-même en distance assumée… fût-il réel, si nous rédigeons une biographie. Ou encore pourra t-il s’agir de quelque foule que l’on pense imaginairement, mais qui surgit du réel, de notre expérience. Mais attention :

Rappelons que le réel n’est pas la réalité.
Jacques Hassoun , La cruauté mélancolique, 1995.

Aussi tournerons-nous autour, non pas dans la complaisante définition, mais dans l’approche, la valse-hésitation, la révélation progressive :

Suggérer au lieu de dire, faire de la route des phrases un carrefour de tous les mots.
Alfred Jarry, Les Minutes de sable mémorial.

Ainsi obtiendrons-nous une représentation, une transposition pertinente du réel. Et ceci moins fallacieusement qu’avec le mensonge recuit du réalisme « qu’on croit cru » : il n’est qu’apparence et veut qu’on le prenne pour le réel auquel il n’emprunte qu’une apparence, un « rendu » surcomposé sans intérêt :

La mélancolie ne se paye point de dettes.

Edgar Poe est –il William Wilson ? assurément. Il lui aura fallu naviguer dans l’imaginaire, certes, aux structures redondantes, mais aussi louvoyer, doubler les écueils de ce réel, de cette réalité. Ce réel nous sature jusques au fond du cœur (là réside le génie !).

Le jeu de l’autre peut être relaté en abyme dans une œuvre même. Godwin a montré une virtuosité admirable dans The Spire : Jocelin, le héros, veut construire une flèche de cathédrale très haute. Il en rêve, il s’en obsède et fait commencer les travaux. Il est, pendant ce temps, effrayé par son attirance sexuelle, au cours d’un rêve, pour un sculpteur. Ce dernier exécute une statue de Jocelin. Imago et représentation, on le voit, dansent un curieux quadrille.

Au psychophore répond l’autoscope, celui qui se voit lui-même. A moins qu’il s’agisse de Morphée qui nous ressemble « comme un frère ». Ce qui peut nous mener au bord de l’abîme. Surtout si nous avons quelque prédisposition. Voire y plonger. Ce fut le cas de Duprey. Maupassant et Musset furent sujet à cette hallucination majeure L’écriture peut nous accomplir la métaphore, lui faire vivre son sens en nous. Il faut savoir aller jusque là, ou non…
La « terrible présence » doit nous guider tout de même. Ecrire c’est devenir présent, avec cette contradiction du récit généralement rédigé au passé. S’y abolir ? Question de choix ou de technique mélancolique. Sa pratique raisonnée nous donne la liberté de transformer une carrière en destin, ou un destin en autre destin :

La mélancolie est quelque chose de trop douloureux, elle s’insinue trop profondément jusqu’aux racines de l’existence humaine pour qu’il soit permis de l’abandonner aux psychiatres.
Romano Guardini, op.cit.

Ou encore :

Elle représente pour nous un phénomène d’ordre non psychologique ou psychiatrique mais spirituel.
Id.

Autant assumer l’en-deça comme l’au-delà ! Psychophore, autoscope… faut-il savoir devenir momentanément l’un et l’autre ? La mélancolie productive est cette méditation même, sous-jacente à toutes les autres. Contemplation, aussi. Elel se joue de l’unicité. Elle fragmente ou scinde.Elle attribue au double, dans un chiasme parfois panique, les oripeaux du simple :

Son âme doit être construite comme celle de ses personnages qui dessinent des mosaïques de dents et font jouer des scènes par des cadavres galvanisés. Sa seule présence rayonne quelque chose de réfrigérant, dirai-je, de pneumatique et lorsque je le vois courir son jardin suivi de son caniche fumant une pipe vide, je prie Dieu de ne pas l’y faire s’y rencontrer eux-mêmes, comme il advint à Shelley, car ils auraient peur.
Robert de Montesquiou, Les Pas effacés, 1923 .

Parfois, la rencontre est agressive : on veut extiper l’autre qui nous squatte. Ou encore veut-on agresser le double vu. C’est la psychomachie, bataille de l’âme superbement illustrée par Hidegard von Bingen dans son Ordo Virtutum : vices et vertus s’y affrontent, et l’âme se déroute. Cet « opéra fabuleux » nous mène au dilemme, à la restauration, ou nonde notre paix intérieure.
Ou encore, à la psychophorie, à l’autoscopie répond le combat avec le démon, c’est le titre d’un ouvrage de Zweig (1925) . On y trouve ceci:

Tout esprit créateur est donc inévitablement amené à entrer en lutte avec son démon et c’est toujours le combat le plus passionné, héroïque, le plus magnifique de tous les combats.

Ce qui est le combat de Jacob et de l’ange. ange ou démon ?
Ceci est une autre histoire !

Fleurs de rate.
… les blanches, les roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires, d’une tristesse de deuil, laissant pendre d’un bouquet de hautes tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe.
Emile Zola, La Faute de l’abbé Mouret.

Comme un crêpe ! Telles sont les ancolies vues par l’œil d’un maître. L’ancolie propose une rime riche à Mélancolie : on la trouve dès le XVe.s. dans L’Amant rendu cordelier. Elle en est le symbole, la fleur tutélaire. Elle évoque, comme ici, la mort. Son nom provient de quelque chose comme aquiliea, de aqua, l’eau, car ses fleurs recueillent la pluie. De là à la considérer comme un réservoir de larmes… C’est une fleur d’amour, jadis consacrée à Freya, sorte de Vénus nordique, puis à la Vierge Marie.On dit que l’ancolie guérit la jaunisse, comme l’avarice… maladies liées à l’acédie, la morosité et autres sentiments ou affects négatifs, qui, pour le vulgaire, sont les seuls à accompagner la mélancolie. Telle est « la fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé ». S’il s’agit d’elle. Car la mélancolie n’offre qu’elle-même en guise de certitude. Fleur funeste, elle sonne le glas des idées trop bine reçues. D’ailleurs on l’appelle « fleur-cloche », Glockenblume en allemand.
Elle se prête d’ailleurs à bien des jeux de mots. L’anglais la nomme Columbine. C’est l’amour de Pierrot, celui qui s’enfarine au lieu de se masquer : le sincère, l’inabouti. C’est le mélancolique, lunaire sous Séléné. C’est un Arlequin triste à l’air « hydrocéphale d’asperge »… mais c’est un tueur aussi. Colombine l’a trompé. Il la tue en lui chatouillant les pieds. Elle meurt de rire. Mélancolie : ça grince. La tradition du mime, du geste représente une mélancolie fondamentale. Celle, aussi, de cette époque sauvage, féroce. Depuis le Gilles, celui de Watteau, pétri d’une ferveur douce, valenciennoise en diable, ces personnages un peu figés nous proposent un théâtre de l’inquiétude. Ce n’est jamais tout-à-fait du comique. Nous n’y trouvons guère le burlesque, le bouffon de la Commedia del’ Arte, ni l’étymologique gras de la saynète . D’ailleurs, lorsque le masque tombe, la vie redevient encore plus cruelle. Un tableau de Gérôme nous montre des masques, dont un Pierrot mort en duel, après un bal costumé… L’âge du clown triste continue. Masques et bergamasques, Colombine gyrovague prise au jeu de la première, de la deuxième, de la troisième, etc. surprise de l’amour : Colombine s’avance masquée au milieu de l’intense cruauté du monde. Colombine, Pierrot : Pantins articulés par les fils de l’amour, justement…il se trouve là-haut un Gepetto divin. Mais les fils ne transmettent que les ordres d’une vie qu’il octroie. Ce n’est pas seule parole, marivaudage, confidence, vraie ou fausse. Surtout si le fil conduit un courant froid :

LES PANTINS SUR LA PLANCHE.

Les yeux du chat châtré et l’angoisse de la nuit
Regardent piauler la rue au bras des réverbères
Chaque fenêtre gratte sa boîte d’allumettes
Dont un Pierrot en bas rattrape les éclairs.

Chaque trottoir enfonce ses passants dans la boue
C’est pour passer le temps qu’on va au cinéma
Ne croyez pas un mot de ce qu’Arlequin voit
C’est un sal’visionnaire déguisé en hibou

Et zut si le ciel n’allume pas ses cierges
L’air que je respire est une ampoule-ressort
Qui branche à mes oreilles le téléphone des morts
Colombine s’ennuie en pensant qu’elle est vierge
Jean-Pierre Duprey, Un bruit de baiser ferme le monde, poèmes inédits, 2001.

Au clair de la lune, des allumettes au feu manquant, la chanson triste, narre la fin des ardeurs :plus de flamme, la chandelle n’est pas verte, mais morte : il s’en faut de deux lettres sur cinq, blackboulée, la vie. Prête-moi ta plus pour t’écrire un mot, pour m’écrire un mot : la mélancolie s’adresse à son sujet, à elle-même, en clôture. La porte restera fermée, quant à l’amour de Dieu… Cette chanson tragique, on l’enseigne aux enfants… c’est parfois la première qu’ils connaissent.

L’ancolie peut devenir oiseau. Aquileia peut venir d’aquila, de l’aigle qui non capit muscas. Et l’on pense aux vieilles représentations de l’aigle fixant fièrement le soleil, face à face. Voici le soleil noir qui va nous apparaître. Saint Jean regarde le ciel autant qu’il en écoute l’inspiration. Il contemple. Il ne prête pas sa plume, et le feu surabonde… l’aigle évoque l’oiseau tourmenteur de Prométhée qui a volé…le feu. En dévorant le foie, mange t-il donc la rate, qui produit l’humeur noire ?
Si, l’on excepte la véracité d’une étymologie établie disant que la mélancolie est une « humeur noire », nous pouvons aller vers un sens profond dans la lignée d’Isidore de Séville. La Mélancolie serait une ancolie douce comme le miel, une fleur de navrance douce-amère qu’il convient de récolter. Pour vivre mieux. Pour vivre vrai. Dès lors :

La moisson de nos champs lassera les faucilles
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
François de Malherbe, Stances.

Ce n’est pas tout ! Un synonyme relativement acceptable du mot mélancolie serait spleen (en anglais : spleen, rendu français par Baudelaire après avoir été arraché au latin splen, splenis). La splénectonie est l’ablation de la rate qui, disait-on permettait de « courir comme un dératé ». On l’appelait jadis « faux-foie ». aussi la confusion régna, ce qui n’empêcha pas une poètique déterminée de rouler sont flot, articulée par une rêverie de viscère et de fluide.
Le pire c’est « la rate au court-bouillon ». Il ne s’agit pas d’une recette gastonomique, mais d’une expression argotique imagée. Elle signifie une angoisse fébrile, une appréhension, une gamberge qui s’acoquine facilement à l’état mélancolique.
La pureté d’une pensée s’insinue grâce à l’idée de mort. La bile purifie au sens le plus propre. Elle digère l’impureté. Les bouchers de jadis trempaient leurs tabliers ensanglantés dans du fiel de bœuf. Les enzymes de ce fluide détachaient le tissu. L’industrie n’eut plus qu’à inventer la lessive aux enzymes, détergence organique. L’enzyme, c’est le travail de la pâte à pain, la boursouflure. La vie même. La mélancolie fermente ainsi, comme une bière de Mars, ivresse ou folie d’un lièvre soulevé Serait-ce la dilatation de la rate quand on rit ? … ou sa désopilation ? car ce qui est désopilant est censé déboucher la rate : oppilare signifie boucher, obstruer en latin. Se dilater la rate, se désopiler, c’est rire. Et désopiler semble bien avoir donné l’expression populaire « se poiler ».
La rate porte un nom germanique, néerlandais. Cela vient sans doute du fait que des chirurgiens bataves et protestants disséquèrent des cadavres, comme on le voit sur certains chefs-d’œuvre de la peinture flamande. La dissection révulsait l’église catholique.
En néerlandais, rate signifie « rayon de miel ». Car de graves anatomistes comparèrent la structure interne de la rate aux alvéoles d’une ruche. Mélancolie, fleur viscérale, ancolie melliflue.
Humeur noire : fiel vaut miel.
L’Encyclopédie mentionne des cas peu fréquents d’hommes ayant deux, voir trois rates. Eprouvaient-ils une mélancolie triple, concentrée comme les bières du même nom (amertume du houblon, douceur d’orge. Et zymase, fermentation sous la force de la levûre !) ? Peut-on y voir des déités viscérales, organiques, internes ? Parques ou Grâces ? Rois Mages à la fois souverains, prêtres et prophètes ? A moins qu’il ne s’agisse du tiers des Muses.

Les chemins détournés.
L’artiste doit donc opérer un travail de recomposition permettant de donner une image rapprochée de la beauté idéale mais ne doit en aucun cas outrepasser ses attributions, se laisser entraîner par sa sensibilité. C’est pourtant le péril de la modernité lorsque la norme du beau n’est plus fondée sur des critères esthétiques universel mais sur la recherche d’un consensus justifié par des objectifs commerciaux.
Benjamin Menasce « Beauté Factice », Science et Avenir, Hors-Série : l’Artificiel, Novembre 1998.

Dans l’ébouriffant Tristram Shandy de Laurence Sterne, l’Oncle Yorick dont l’orthographe du nom n’a pas changé depuis… « j’allais dire neuf cents ans », l’auteur, qui se surnommait lui-même Yorick, en référence à Hamlet de Shakespeare se montre et se dévoile tout en n’ayant l’air de rien. Chacun « regarde son propre crâne ». Il s’agit, selon Guy Jouvet, d’un « blasphème revendiqué », d’une « injure retrournée » : Yorick le prédicateur et Yorick le bouffon, le passeur, l’endetté se font face en tant que « métaphore l’un de l’autre » tandis que l’un écrit des sermons signés du nom d’un clown. De plus, sur la tombe de l’Oncle Yorick on peut lire l’épitaphe encadrée suivi d’un texte sarcastique :

Dix fois le jour le spectre de Yorick a la consolation d’entendre lire son inscription funéraire avec une variété de tons plaintifs qui exprime assez la compassion et l’estime qu’on lui voue unanimement ; ---------- le sentier qui traverse le cimetière passant près de sa tombe--------- il n’est pas un voyageur qui, se promenant par là, ne s’arrête pour y jeter un regard-------- et ne laisse échapper un soupir en reprenant sa marche :

Hélas ! pauvre YORICK !

Au miroir des deux Yorick se représentant l’un l’autre s’ajoute l’écho, reflet de l’écriture gravée sur la pierre. Rappelons que Shandy signifie « cinglé ». L’humour de Laurence Sterne se déroule en abyme et en jeux de reflets vertigineux. Il se met lui-même en scène.Mais il s’agit d’une exception : le double, le miroir de l’oeuvre ne reflète pas ainsi l’auteur, fût-il le double du narrateur ou d’un personnage .
Aussi en tendant un miroir aux autres, loin de contempler notre fin visage d’esthète, ils ne distingueront que leurs tronches à eux, pas forcément jojo, et même parfois dégueu, ce qui veut dire : c’est beau ! La laideur lyrique nous sied, c’est talent :

Dicitur imago diaboli « pulchra » quando bene representat foetidem diaboli et tunc foeda est .

Aussi importe peu que, chez Sterne, l’épiderme manifeste ait disparu : le crâne de Yorick regardant le crâne de Yorick instaure ces gémellités à perte de vue. Car il faut brouiller le regard ordinaire, devenir autrement voyant. Quelque chose comme suicider celui qui se croit trop présent à lui-même : autolyse d’hypotypose. Il faut aller voir voir derrière le masque, ce double regardant vers les mêmes horizons que le visage tout cru :

Mes phrases sont des masques, turgescences situées directement sous la peau comprimées contre la surface. Ce qui compte, c’est seulement que le petit masque, l’épiderme, soit là au début : je sais que je vais parler de la mort, mais le début de ma phrase traite du ruissellement de la mousse de savon (le voilà, le petit épiderme) : me voilà complètement rassuré, il peut venir le seul thème important, celui de la mort, dans son gonflement majestueux (tendant à l’infini le masque et la peau -analogie ludique, décoration, thème grammaticalement et syntaxiquement subordonné à la mousse de savon : la « mousse de savon » (l’épiderme) fait un centimètre carré, la mort (la turgescence qui se trouve dessous) en fait vingt.
Miklos Szentkuthy, Vers l’unique métaphore, 1991.

Szentkuthy explore le chemin des révélations d’une façon, certes mélancolique, mais détournée. Avant de le suivre, il nous importe de prendre en compte tel « double jeu du je » de l’auteur,en général, qui va s’engager sur cet itinéraire. Comment parler de la mort sans en porter momentanément le masque ?
Qu’importe si la mousse de savon peut servir à raser l’épiderme. Il faut en rester là : quand les symboles s’enrichissent ils perdent un peu d’intérêt. Prendre les choses de loin ; la mort s’annonce de toute façon. Nous sommes en pleine distance. Ecrire avec soin, c’est aussi de l’artisanat. Ce qui ne suffirait pas. De l’artisanat ? Il y a donc un prix. Commerce. A payer par tout le monde.

Les dieux et les déesses, en tant qu’allégories recèlent des mystères tous significatifs. Le manque de savon l’illustre sans façon. Les dieux se lavent-ils ? Le bain de Diane n’est-il pas plutôt un jeu, un plaisir qu’ne nécessité hygiénique ? Une crasse divine ne serait pas sans intérêt. Un peu de tristesse, en plus ne déparerait pas le tableau. Cupidon, paraît-il se chargeait quelque fois de rogner les ongles de Vénus.

Le chemin se détourne du sujet. Nous devons prendre conscience des étapes, du trajet. Celui qui arrive à la mort. Ca s’appelle la vie. Ca consomme du savon, des rasoirs, de la turgescence : cette patience est oracle

Ainsi l’onyx est noir. Il naquit, dit-on, des rognures d’ongles de Vénus. Quand, saillie par Mars, elle lui griffait le dos, ses ongles en deuil se teintaient de sang rouge.Vénus était cradingue. Penser n’est pas un sport, mais uns activité. Un travail, peut-être. Ce qui passe par Hygia, déesse particulière de la santé, allégorie de toute détergence.

Ce que j’écris ressemble à ce que je voudrais écrire comme un jumeau à personnalité duelle qui croirait par moment n’être autre que son frère. Lequel n’en aurait cure ou ne le saurait jamais. A chaque instant son dû.

Hygia, déesse de la santé, fille d’ Asclepios est généralement représentée, comme son père, avec un serpent. La santé est un venin particulier. Elle avait sa statue à Sycione. Une statue voilée. Esculape souleva un coin du voile. Puis il le laissa retomber. Que vit-il ? La santé est-elle une femme bien faite ? Quelle chasteté soudaine envahit notre médecin ?

Mon intension serait de révéler l’angoisse de Rabelais, poète aussi des frisures de poils du nez ; car le burlesque pourrait étrangler la rigolade et les ricanements pour faire gicler le rire si puissant et si pur. Mon impression serait de dévoiler l’astuce de chaque mot inclus avec ses évocations, ce qui outrepasse le sens et le recherche aussi.

Les griffures d’ongles de Vénus s’infectèrent sur le dos de Mars. Ce furent de longues trainées jaune-banane et boursouflées. Hygie les scarifia de ses ongles propres et le pus s’écoula. Un chien de guerre le lécha. Il en mourut dans d’atroces douleurs. Esculape ne le soigna pas : il n’était pas vétérinaire. Hygie brûla de l’encens pour dissiper l’odeur fétide. Mars ne serait pas mort de cette infection : un dieu, pensez donc !

Un couple est l’ensemble de deux forces égales entre elles, de sens contraire, agissant en deux points, inavariablement liés entre eux. Ces deux forces copulent en tant qu’humaines. La turgescence comprime. Les masques sont plus-que-personnes comme il existe un plus-que-parfait. Quelle est la surface d’un ongle de déesse ?

On savonna le dos du dieu de la guerre avec un mélange de ce pus gras et de cendres de cyprès qui moussa quasi-miraculeusement. Vénus, honteuse se lamentait. Elle se rongea les ongles, angoissée, car elle se savait coupable.

Dans l’écriture il ya des couples énergiques. On les voit au silence comme au grand jour on peut envisager ce qui s’y révèle. Vénus catinisa quelque fois en ailleurs. Mais jamais plus elle ne putréfia un dos mâle. Hygia continue d’aller suivre son destin. Ellelen éprouve encore assez beaucoup plein de plaisir sur son épiderme gavé de crèmes nourrissantes et de mousses adoucissantes.

Heureusement, Vénus ne supporta pas l’ingestion de ses rognures méphitiques et putrides. Elle se mit à dégargouler ses tripes et ses boyaux. Mars découvrit alors qu’elle possédait un côlon couleur de fleur lascive et une jolie rate, aussi rose que son con. Il la désira davantage. Hygie haussa les épaules et se voilà la face. Pourtant, elle en avait vu d’autres. Des cons aussi.

Imago.
Une image sans texte est inutile.
Tardi, « Tardi et Vautrin, La Commune en commun » Synopsis, n° 16, novembre/décembre 2001.

Ut pictura poesis : la notion d’image s’étend, par exemple à la description, au portrait en mots. La parole, l’écriture « font voir ». A tel point qu’on trouve, chez Gautier de Coinci, quelqu’une qui prévient son public, l’exhorte à ne pas fuir tandis qu’il va raconter un incendie. C’est l’hypotypose, l’effet de réel instantané, la prosopopée qui nous fait connaître l’âme des esprits et des choses, la « terrible présence ». Mais ce n’est pas une image à proprement parler : il s’agit de sens, voire de sens propre, en tant que pur sens, garni de signifiance et d’orientation. De dessin à dessein ! Ce sens n’est pas un ingrédient : il constitue la substance même de l’image, sorte de reflet de nos image mentales qui se pose durant l’élaboration du texte mais aussi durant son déchiffrage.C’est un fort visage : tout en est invisible que l’on voit tout de même et de même qu’on y voit tout, s’organise une affaire parallèle, un complot en soi : celui de l’évocation, de la révélation. Ces mises en lumière s’opèrent avec les « yeux de l’âme », pour reprendre le vocabulaire de la contemplation, pour évoquer l’hypotypose majeure des Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola : il s’agit de voir l’enfer, par exemple, d’en ressentir la chaleur, d’ouïr les cris des damnés. Cette station ou saison est encore une stase, une tension vers la représentation en pleine véracité.
Si le texte fait voir, il ne s’en contente guère. Tandis qu’il éclaire, l’image au sens propre, le dessin, la sculpture, cache. Ne serait-ce que les autres images. De la même façon que les programmes de la télévision rend secrets la plupart des événements qu’ils ne mentionnent pas. Sans négliger d’abasourdir, d’abâtardir ceux qu’ils montrent. L’écran sert de machine à oublier la plupart des choses qui arrivent. Il en est de même pour toute représentation picturale.

L’image, pour être bien lue demande le silence. Un silence intérieur aussi. Autrefois, on n’avait pas le choix. Plus grande, peut-être, s’élevaient alors les visions :

Toutes les images sont silencieuses, du moins celles d’avant le cinéma et la télévision. Mais il ne me paraît pas qu’il y en ait de plus silencieuse que la Mélancolie de Dürer.
Maxime Préaud, Mélancolies, 1982.

Silence grave s’il en fût. Révélation, peut-être… qui a peur du silence ? Celui des espaces infinis répond à celui qui se joue à l’intérieur de tout un chacun. On s’y trouve face à soi-même. Pur ou nu.
Ecrire, nous l’avons vu, demande qu’on s’y dévoile. Qu’on s’y dénude aussi. Mais non point en exhibition, en exposition : invisiblement. Cet invisible, cette soif de voir, l’itinéraire qui s’insinue entre les tensions de ce désir constitue la chair même de la mélancolie, notre « jamais contente » et toujours lassée, Messaline dessalée, inversée, renversée, insensée, semper vixens, semper lassata, sed non satiata.

Le congre d’Alice : Gymnastiques et contorsions.

… une fois par semaine un vieux congre venait nous enseigner l’art oratoire, l’art de s’étirer et de rentrer en soi-même.
Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles.

Gymnastique, c’est aussi nudité, enfance de l’art, gymnopédie. Nous passerons donc de celle de la rhétorique à la gesticulation mondaine inhérente au métier d’écrivain.L’art oratoire, ainsi décrit, devient une sorte de danse, une succession de mouvement. Comme c’est de l’art, ça recherche un effet esthétique.Lequel ?
Parler en public, raconter une histoire s’ccompagne de postures. Aux gestes invisibles du pharynx s’ajoutent ceux du corps, ainsi que les « effets de manches ».
Flexion, extension : s’étire puis entrer, ou rentrer en soi constituent le fait même d’écrire, de composer. Il s’agit de mettre au monde, de mettre à jour. Ce qui nous engage dans cette succession d’états : ouvert et renfermé, étiré jusqu’à l’effilochement, concentré, voire compact. Ce qui délivre des mots leur sonorité de verbe écrit. Ce qui permet de tracer la lettre. Puis l’autre.
Ca peut venir du ventre ou des poumons, de l’épiphyse ou du cortex. Du cœur, ça fait boum ! systole, diastole ! Rythme impétueux, ou vague maritime : Voici le sac et le ressac, la mer qui rentre en elle et qui s’étire sur la grève. La mer ! Là où nagent les congres, reflets d’argent souples, poissons vifs de mercure. Ce rythme de la pensée, cette respiration constituent une technique implicite ; un art de se vouloir libre, même sous la dictature organique de notre propre souffle.

Masochime consenti.
Ecrire, c’est risquer un pas vers la mort.
Françoise Lefèvre, Souliers d’automne, 2000.

Le temps nous mène à la mort, pensée mélancolique, méditation métaphysique. La blessure des instants s’avive par l’écriture. Car il y a souffrance, mise à nu, à vif. Ecrit-on pour cela, pour cet éloignement de soi ? Soleil d’Icare dont on sait le danger. Quel sera mon mal ? Comment le choisirai-je au rayon des souffrances du grand magasin de Mélancolie ?

Les différentes façons d’écrire ne dépendent que du degré de masochisme consenti.
Dominique Noguez , Tombeau pour la Littérature.

C’est parfois en douceur, loin de la réflexion. Il existe des moments plats, ternes, microclimats d’ « à quoi bon » qui s’étirent, saisons minimes d’enfer tranquille.

Je ne sais pas pourquoi mais une nuit, parce qu’’en général tout se passe la nuit, nous devenons fou. On se retrouve à court d’argent ou de bière ou on en a marre de voir toujours les mêmes conneries à la télé. On sent qu’on doit faire quelque chose, tout foutre en l’air, engueuler son voisin, battre sa femme.
Mempo Giardinelli, Le Dixième Cercle, 1999.

Puis, l’action même devient ennuyeuse. Egalité sordide des tendances et vapeurs ne se transformant même pas en idées… Bah ! on ne sait plus ce qu’on est ! Il y a trop de possibles, pas assez de possibilités ! Surtout que je me sens lassé…

Je dis que mes désirs (…) ne sont peut être pas conformes à mon tempérament. Toujours cette affaire de possibles qui me déroutent si bien que j’en viens à méconnaître mes véritables goûts.
Robert Pinget, Graal Flibuste, 1966.

Il faut discerner. L’acédie n’est pas la mélancolie. Au contraire : elle constitue un obstace.Acédie ? c’est un vieux mot de moine et ce fut un péché. C’est la déprime, puis la dépression. :

Après un mois de lamentation intérieure
Il m’est apparu qu’alors en des temps comme ceux-ci
Je n’ai rien sur quoi me rabattre.
(…)
Les jours se sont ligués contre
Ceque nous croyons que nous sommes.
Il est presque impossible
Pour nous de nous surprendre.
Jim Harrisson, Théorie et pratique des rivières, 1984.

On est tout raplapla, la vie ne nous dit rien. Bonjour, l’ennui :

La scène naturelle de l’ennui prévisible se déroule donc plutôt, mais non exclusivement, un dimanche après-midi éloigné du crépuscule comme du matin ,dans une saison éloignée du printemps et aussi du cœur de l’hiver, avec comme décor la pluie et comme couleur dominante le gris.
Véronique Nahoum-Grappe, L’ennui ordinaire 1995.
L’ennui constitue à la fois un état pénible et une faute grave. C’est une demande permanente d’un être qui ne veut pas donner. Cette frigidité de l’âme se montre contagieuse : fuyez celui qui s’ennuie. Il vous nuira forcément.
L’oisif voudrait éprouver à chaque instant des sensations fortes. Elles seules peuvent l’arracher à l’ennui. a leur défaut, il saisit celles qui se trouvent à sa porte (…) Le turc et le Persan mâchent continuellement l’un son opium, l’autre son bétel.
Helvétius, De l’Homme, 1772.

Il est absolument nécessaire qu’un écrivain ne s’ennuie pas.Le verbe latin, inodiare vient d’in odio esse, être un objet de haine. Odio est de la même racine que le français odieux. La haine provoquée par l’ennui tourne souvent à la haine de soi. L’ennui est l’occupation principale des âmes peu éduquées. C’est presque une caricature :

La figure centrale, le héros négatif de l’épreuve ennuyeuse est l’adolescent qui s’ennuie dans le foyer familial (…)
L’ennui des longs dimanches, des après-midi sans joie pèse, désespère. Il apporte la fatigue, le découragement, l’inintérêt.Il constitue une
Vague de souffrance, de trouble occulte de l’organisation, de tristesse morale-une disposition hypocondriaque de l’âme blessée à voir la vie en noir.
E. de Goncourt, La Fille Elisa, 1877.

Il s’agit d’une douleur :
L’ennui visiblement le suppliciait ; il s’abattait sur lui comme le brouillard, le recouvrait comme un linceul, l’enlisait comme de l’argile.
Mesa Selimovic, Le Derviche et la mort, 1966.

Nous sommes loin d’un simple lassitude, d’un désarroi, d’une incuriosité, d’un désintérêt. L’ennui peut engendre la neurasthénie, la dépression. Il peut occasionner un ralentissement psychomoteur allant parfois jusqu’à la stupeur .

L’ennui dans ce sens énergique qu’il a chez Corneille et sous la plume des soldats qui finissent par se suicider parce qu’ils « s’ennuient » trop.
Marcel Proust, Le côté de Guermantes

L’ennui participe du « principe de nirvanâ » que Freud a si bien décrit. Une grande partie de la misère du monde provient de la résignation qu’il induit. Il s’agit de tendances, présentes chez tout un chacun, qui ressemblent aux philosophies mortifères des pays de violence, de misère, de haine. Le Nirvanâ, c’est l’abolition du désir, l’anéantissement de l’individualité, le plaisir maussade de cet l’anéantissement. L’ennui est une lente violence envers soi.
On ne saurait faire l’économie de l’amour, de la passion, du stress, de la ferveur. Le truchement du sexe, ni par amour, ni pour lui-même fabrique les plus saisissants masques de la haine. Et de l’ennui qui est son expression la plus directe. Ce qu’exprime un personnage de roman, la poétesse classique, rhéteuse, versificatrice et obscène de Binnie Kirschenbaum :
J’écris sur le sexe parce que je ne sais pas écrire sur l’amour, et ce n’est pas faute d’avoir essayé.J’ai fait des tentatives, nombreuses, mais chaque fois j’ai l’impression de me trouver face à un mur lisse qui se referme sur moi et ne m’inspire qu’un sentiment de panique. En conséquence de quoi, mon succès est finalement fondé sur mon échec. Je suis quelque part dans l’imposture.
Binnie Kirschenbaum, Poésie, sexe et mélancolie, 2001 .

Il y a de l’humour dans ce paragraphe. Un glissement d’humeur fera passer de cette asthénie panique à la mélancolie active, en jugulant l’ennui : Un écrivain ne doit pas s’ennuyer : il a bien d’autre choses à vivre. Au travail !

Le contraire de l’ennui, c’est la grâce.
Pour éviter l’ennui, pour éviter le vrai voyage, celui d’exploration, voire de ressassement de vives contrées internes. Il existe des écrivains qui partent, s’en vont, fuient. Chacun d’entre eux décrit de proximes ailleurs. Mais il ne les crée pas. Parfois même, il ne les recrée pas. Il se retrouve au même endroit, même s’il se balade à dix mille kilomètres de son géographique point de départ :

Ainsi, se fuyant toujours lui-même, il ne peut s’éviter ; il porte toujours avec lui son inconstance ; et la source de son mal est en lui-même, sans qu’il la connaisse.
Jean-François Regnard, Voyages, Réflexions, 1731.

Ah ! le voyage, la belle excuse, la fuite. Où aller ? Là-bas ? C’est exactement là qu’il aurait fallu ne pas aller. Ca n’a pas donné grand chose. C’est que l’idée même du voyage est un déni de soi. Sauf pour des raisons professionnelles, de vocation bourlingueuse. Il y faut de l’utilitaire, de l’engagement.

Le voyage n’est nécessaire qu’aux imaginations courtes.
Colette, Les Belles saisons.

Inspiration et Sérendipité.

Sérendipité : Ce mot vient de loin. Il faut évoquer Horace Walpole pour tracer son histoire. Auteur du Château d’Otrante, il fut le précurseur de Charles Mathurin, Ann Radcliffe, M.T.A. Lewis, Mary Shelley, Sheridan Le Fanu, etc. Il a, en quelque sorte inventé le « roman gothique ». Ce qui ne l’empêcha pas d’être un grand épistolier. Il entretint une vaste correspondance avec Mme du Deffand.
C’est dans une lettre datée du 28 janvier 1754 qu’il écrit les Voyages et aventures des trois princes de Serendip. Voici trois gaillards fort savant, ayant été fort bien élevés, éduqués et instruits. Habiles dans toutes les sciences et arts, ils montrent un sens aigu de l’observation, du discernement, de la déduction. Cette sagacité leurt permet de se tirer d’affaires dans diverses circonstances parfois hasardeuses. La puissance de leur esprit leur permettait de rassembler l’épars d’une façon opératoire.
Dans ce conte, le physiologue W.B. Cannon, puis le sociologue R.K. Merton décelèrent le concept de serendipity . Il s’agit, chez les chercheurs scientifiques, d’une réceptivité à l’inattendu, à l’insolite, au surprenant, à l’accidentel,à la moindre des choses qui, par une sorte de grâce préludent parfois à une découverte, voire l’engendrent ou participent à son élaboration, non sans humour, parfois. C’est-à-dire que loin d’avoir simplement enmagasiné des connaissances, ces savants en ont fait une culture, quelque chose de consubstanciel à leurs êtres. Ce qui leur permet de découvrir des rapports inattendu, voire paralogiques entre les choses, entre les faits et les choses. Cette serendipité est considérée comme complémentaire de la rigueur.
Merton et Cannon retrouvaient en fait quelque chose d’assez proche de l’attitude propice à l’inspiration. Celle qui fut le lot de maints artistes (au sens moderne, cette fois), écrivains et poètes et qui l’est encore. Ce qui ressemble à une sorte de miracle soudain n’est que le fruit d’une longue macération, d’une gestation tardigrade venant de fort loin. De l’histoire même de la pensée, du savoir et des affects du sujet. De son expérience intime. De sa culture. Cette révélation qui semble arriver à l’improviste mûrissait lentement cherchant peut-être l’objet auquel s’appliquer en bouillonnant d’impatience.La découverte suit souvent une période d’abattement, d’errance mentale, de désabus. Nous retrouvons ainsi quelque chose du processus expliqué par Tristan Derême.
Cette serendipité n’est donc pas le fruit d’un hasard, fût-il subjectif. Il faut être ouvert, être prêt. Attentif. Réagir au quart de tour. Il s’agit de la volonté lente de l’inspiration, d’un désir se résolvant dans un savoir-aimer ce qui arrive ou peut arriver. On trouve ainsi des solutions imaginaires qui ne le sont plus : nostalgie de l’impossible tenu en main, en esprit, en fait.
La mélancolie sérendipienne se différencie de la pathologie par ses résultats autant que par l’allégresse qui l’accompagnent. Aussi, le bonheur fut une idée nouvelle dans les sciences.
Comme élément de méthode, l’inspiration, la serendipité se montre bien diffuse. Son acquisition dure toute une vie. Serendipité : c’est aussi une sorte de glissement, de « bougé », l’apparente inadéquation d’une chose à l’autre, d’un fait à une chose et vice-versa se résolvant comme dans un rêve. Il s’agit d’une sorte de courant électrique pouvant aussi bien mettre en branle un lave-linge que réveiller l’incandescence d’une ampoule électrique ou cuire une poularde dans un four ad hoc.C’est un élément de la formation de l’esprit scientifique autant que de l’esprit poétique.

Quelle est l’origine de cette passion, de cette fascination qui sert de moteur à l’activité du physicien, du mathématicien et, sans doute des chercheurs dans les autres domaines de la science ? La psychanalyse suggère que c’est la curiosité sexuelle. Vous commencez par vous demander d’où viennent les petits bébés, puis, de fil en aiguille, vous vous retrouvez à préparer de la nitroglycérine ou à résoudre des équations différentielles. L’explication est un peu irritante, ce qui veut sans doute dire qu’elle est fondamentalement correcte.
David Ruelle, Hasard et chaos, 1991.

Comment s’y prendre pour laisser venir cette attitude, cette aptitude à créer ? Car écrire comprend la foucaldienne « volonté de savoir », le désir, parfois si proche de l’amour… la curiosité est l ‘enfance de l’art, de la science.

Ecrire demande certes de la solitude. N’empêche qu’il faut s’intéresser au monde et ne pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire :

C’est en sortant qu’on devient écrivain, qu’on apprend à mieux écrire.
Philippe Soupault, En Joue.

Horresco referens.
Là où il n’y a pas d’imagination, il n’y a pas d’horreur..
Sir Arthur Conan Doyle, Étude en Rouge.

L’horreur, dans les arts, n’est pas d’un maniement aisé. C’est le domaine absolu de l’hypotypose, d’une « terrible présence », d’un effet de réel. On ne fait pas mouche à tout coup. L’horreur demande la cohésion de la cause et l’adhésion à l’effet. Il faut engager l’horrifié dans une totalité bloquée. Le goût de l’horreur est une inclination mélancolique. Le Prince d’Aquitaine a soudainement besoin de cet alcool fort.
Faut que ça secoue. On en redemande. L’estomac se révulse sous l’astringence… L’horreur littéraire ou cinématographique ne va pas autrement, c’est une drogue dure. Elle s’accompagne de cheveux dressés sur la tête, horripilation, de chair de poule, de tachycardie, de dégoût.
Là où le spectateur subira, ce lecteur devra consentir. Ce type de fiction s’adresse souvent à l’usager de ce seul genre littéraire. C’est une épice excitante et demandant la monomanie, voire le dédain des autres formes narratives. Vous aimez l’horreur ? On en a mis partout! C’est à l’évidence le paradis des conventions. Le problème de tous les genres, c’est qu’ils transforment l’oeuvre en marchandise et son public en consommateur.
Conan Doyle n’est pas à proprement parler un « maître de l’horreur ». Son détective la dédaignerait plutôt. On la trouve cependant dans un de ses chef-d’œuvre méconnu : Les Aventures du Brigadier Gérard. Ce militaire, plongé dans l’Espagne des guerres napoléoniennes, vit des aventures qui évoquent Goya. L’âpreté ibérique rayonne en noir.
Le jeu de l’hypotypose est affaire de synesthésie. Il faut ressentir quasi physiquement ce qu’on lit. L’esprit induit et représente la réaction des sens. On peut saliver en lisant la descrition d’un repas délicieux. Quelque part chez Gautier de Coinci, quelqu’un raconte un incendie. Ses auditeurs s’enfuient, épouvantés… Les souffrance du jeune Werther ont déclenché une épidémie de suicides. Un ouvrage érotique peut exciter : c’est le but.
Pourtant, si la représentation littéraire d’un festin peut aller jusqu’à donner faim, ce n’est pas nécessaire. Comme le comédien, le lecteur n’est pas obligé de ressentir physiquement ou physiologiquement ce qu’il lit.
Heureusement ! le calme des bibliothèques souffrirait,si la terreur soudaine faisait pousser des cris, et si l’horreur se résolvait en violents vomissements, tandis que l’érotisme écrit déclencherait des satyriasis momentanées et des nymphomanies réactives de derrière les fagots. Le lecteur peut rester calme, serein, et ressentir tout de même un plaisir assidu. L’intérêt de l’ouvrage n’en souffre pas. Sinon, ce serait épuisant.
Lire, c’est vivre autrement.
Le consentement du lecteur vient de loin. Son imagination n’a guère besoin d’être vaste. Au contraire, il lui suffit de se monter pleine comme un oeuf de représentations rituellement organisées dans le sens de l’horreur. Il lui faut un peu de surprise, mais beaucoup de déjà vu, des variations sur l’attendu. Fût-ce au prix de clichés bein ancrés dans les besoins du genre dont le lecteur cherche les correspondances au creux des pages.

Le rêve.
L’écriture a ceci de terrible qu’elle peut astreindre l’écrivain à ce quoi il est impossible qu’il soit véritablement astreint : par exemple, vivre le plus longtemps possible sans écriture, et sans que cela soit un peu faire l’usage d’une secrète compensation.
Patrick Watteau, Minerve 1999.

Le surnaturel nous propose de saisissantes banalités. N’empêche que les dictées de l’au-delà sont parfois impressionnante. On peut, bien entendu, penser au Coran. Mais, pourquoi pas évoquer les mânes de Guillaume Apollinaire. Voici ce qu’il dicta, devant le 18 rue des Ecoles à Paris, à une « spécialiste des fantômes » :

J’avançais les pieds dans le vent
Quand elle vint à ma rencontre
Sa robe flottait au levant
De me voir ingénu devant .

L’apparition est rare. Le rêve l’est moins. Robert Louis Stevenson rêva l’intrigue de son roman L’Etrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde.
On peut diriger ses rêves. Ce fut l’objet des recherches d’ Hervey de Saint Denis . On peut aussi pratiquer le « rêve éveillé », technique proche de l’hypnose nous plongeant dans un état sophronique, avec émission d’ondes alpha promu par Binet et Galton au début du siècle dernier. Le rêve a son histoire. Il coule, sang de nuit :

L’esprit s’ouvre les veines dans le rêve.
Paul Valéry, Alphabet, 1976.

Le rêve est, pour les Grecs, fils de la nuit et d’Erèbe, ou d’Astrée. Hypnos, le sommeil est frère de Thanatos, la mort : le sujet est grave. Hypnos habite un palais où règne une lumière comme celle du crépuscule.Quand Alcyone refusa de croire en la mort de son mari, Ceyx, on convoqua Morphée. Ce dernier pouvait prendre la forme (d’où son nom) de n’importe quel être humain. Il visita alcyone sous l’apprence de Céyx et la convainquit de son décès. Le lendemain ; la mer rapporta le cadavre du défunt et Alcyone se transforma en oiseau .
Notons d’abord que le mot offre une curiosité étymologique à laquelle on peut trouver du sens. Rêver proviendrait d’un latin tardif *reexvagaer, du verbe vagare, issu de vacare, « aller, se promener, marcher ». Le premier préfixe indique la répétition de l’action, tandis que le second, ex, indique qu’on est en-dehors.De quoi ? sans doute des sentiers battus. Ainsi, le rêve, au sens ancien, fût-il une promenade, qu’elle soit en esprit ou en acte : c’est le cas dans Les Rêveries du promeneurs solitaire, où Jean-Jaques Rousseau raconte ses exploration herboristes du côté de Charonne, dans ce qui est la rue du Chemin-Vert dont le nom vient de la végétation luxuriante qui y poussait à l’époque.
On peut aussi penser à l’ancien français esver, « vagabonder », plus utilisé sous sa forme desver : « perdre l’esprit, devenir insensé ». On pouvait « endever » quelqu’un, l’abrutir, le saouler de mots, le rendre fou, le faire tourner en bourrique.
Esver évoque l’estuaire, l’embouchure du fleuve, en latin aestuatus « mouvement des flots, bouillonnement ». Toute folie vient d’une source et se jette dans l’océan du monde. On peut aussi supposer un gallo roman *esvo, vagabond.
L’ambiguité en succession, comme toute ambiguité constitue une partie de la matière première de l’écriture comme de la vie : c’est la façon d’être profond, c’est-à-dire vrai. Les aventures vécues au sein du sommeil s’appelaient de son nom latin : somnium, dont nous avons fait « songe » autant que « somme ». Le songe correspondait à ce que nous appelons aujourd’hui « rêve », tandis que le rêve ou la rêverie signifiaient ce que nous entendons comme être d’humeur songeuse.
Eveil ou sommeil ? Le tout est de savoir quand nous vivons le rêve. En le rêvant, endormi, ou en le racontant ? Car notre perception de nos rêves se précise bien souvent par sa relation, par le fait de le raconter (étymologiquement : « conter à nouveau » : les Egyptiens se fiaient déjà à des interprètes oniristes, tandis que Daniel élucida ceux d’un souverain malcommode…
La différence entre les méthodes antiques d’analyses, comme la toujours publiée, indéfiniment remaniée Clé des Songes d’Arthémidore d’Ephèse, pensaient que le rêve prédisait l’avenir. Pour Freud, au contraire, il élucide le passé.
L’ambiguité du mot songe peut nous être utile : nous allons songer nos rêves, songer à nos rêves. Ne nous permettons pas de les raconter : ça ennuie tout le monde.C’est comme raconter sa vie. Ecrire un rêve en le rendant passionnant demanderait une certaine distance.
Dans la perspective d’une mélancolie pratique, nous pouvons commencer par un état des lieux. Un recensement. N’est-ce pas l’un des tous premiers usages de l’écriture ?
Il faut, pour cela envisager l’histoire de nos rêves, de ceux dont nous nous souvenons, la construire en processus. Il sera parfois difficile d’en établir la chronologie. Faire l’Histoire en ce sens est fallacieux. Un peu comme les anciens manuels qui semblent toujours inciter à penser que les Hébreux, les Assyriens, les Grecs et les Romains n’existèrent que pour aboutir à la IIIe. République. Peu importe : nos rêves nous ont fait ce que nous sommes, qu’on se le dise.
L’exploration des constantes de nos songes endormis et de nos cauchemars constatera l’évolution de nos représentations mentales, de nos inquiétudes ou de nos obsessions.Il ne s’agit pas d’utiliser ce matériel à des fins psychanalytiques : ce n’est pas l’objet. Notre but est de comprendre les bases de notre imaginaire, les articulations de notre mélancolie. Il nous faut alors une attitude d’entomologiste. Et l’aide tutélaire de Phantasis, le dieu des rêves, ainsi que de Phobetor, « celui qui épouvante », maître des cauchemars.
Gardons-nous d’interpréter les rêves ainsi collectés. Il nous suffit de constater leur esthétique générale. Certes, nous parvindrons peut-être à mieux nous comprendre. Mais c’est de l’œuvre dont il s’agit principalement.
Car cette historioscopie (ce n’est pas la peine de l’écrire) ravivera notre écriture, la rendra plus consciente et plus délibérée. La délivrera. Même et surtout si le sujet traité n’a absolument rien à voir avec le contenu de notre onirisme ainsi catalogué. Sauf qu’il doit bien y avoir un rapport entre l’un et l’autre.
Cette activité mélancolique est à prendre comme le chemin de Miklos Szentkuthy lorsqu’il veut parler de la mort. Il attaque le sujet de fort loin, par des voies détournées. Nous verrons qu’il passe par une description de la mousse de savon… Car le souvenir de rêve ou de cauchemar qui nous servira à rédiger tel ou tel chapitre ne ressemblera pas forcément à ce que nous voulons raconter. Au contraire. Le rassemblement de cette disparate aidera néanmoins le processus créatif. Distance…
Cet exercice de nostalgie se montre efficace. Il permet de « trouver mieux » tout en évitant les F.B.I. (Fausses Bonnes Idées) qui nous retardent souvent : nous comprenons symboliquement, ce que nous voulons exprimer. Rêver est une activité, songer ses rêves aussi. Car n’oublions pas qu’il s’agit d’une action imbriquée dans l’état du repos. Cette action peut préluder l’action, même au sens politique. Le rêve inititeur d’une révolution ? On connaît celui de Marin Luther King. Le rêve rebelle peut aussi accompagner une action plus directement politique, voire militaire :

Rêvons-nous quelque chose ou quelque chose nous rêve t-il ?
Si nous rêvons d’hier, est-ce que nous n’avançons plus ou avançons-nous en arrière ?
Si nous rêvons de lendemain, avançons-nous plus vite ?
Si nous rêvons beaucoup, est-ce que nous nous reposons beaucoup ?
Si nous rêvons d’insomnie, le rêve nous empêche t-il de dormir ?
Si nous ne rêvons pas, rêvons-nous que nous ne rêvons pas ?
Si nous rêvons le rêve, réalisons nous alors la réalité ?
Sous-Commandant Marcos, Discours sur la Place de Morelia, lors de la marche des Zapatistes sur Mexico, 5 mars 2001.

Voici une recherche d’absolu. De complétude, d’intégrité. Voici un engagement. Direct. Il s’agit d’un élan vers l’intégral. Nous avons besoin de cette honnêteté supérieure.

Tout artiste est engagé.Pire :

Tout ange est un peu militaire.
Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 1963.

Notre salut tient de cet entendement. Ecrire.

Approcher le lointain.
Le roman tend naturellement et doit tendre à sa propre élucidation.
Butor Michel Répertoire.

Le roman ne fait pas de dettes. Il a le pouvoir d’exister sans cela. Voire même il jouit du privilège invraisemblable de constituer un fonds inépuisable ! Il est créé par l’écrivain. c’est dire le poète, au sens large, donc vrai. Celui-ci est soumis à la nécessité du devoir :

Les poètes sont comme les souverains. Ils doivent battre monnaie. Il faut que leur effigie reste sur les idées qu’ils mettent en circulation:.
Le poète : Philosophe du concret et peintre de l’abstrait.
Victor Hugo, Choses Vues, 27 septembre 1863).

Le fait que l’art représente un phénomène marchand ne doit pas nous désorienter, n’est-ce pas ? dans le fatras d’une balance commerciale, d’une comptabilité. Elle se fait toute seule et nous permet de penser à autre chose. Ce qui est un métier. Le nôtre.
Gide écrivit un roman portant constamment l’image de sa propre élucidation sur le mode progressif, lui donne le nom de Faux-monnayeurs : sans doute à cause de l’explicite. En effet, les autres romans ne font pas exprès de s’auto-élucider.
A ce prix, on paye chaque mot. Ce qu’on paye n’est pas intime : ça s’éloigne. Même s’il faut l’incorporer. Le fruit acheté, la pomme payée, les pépins recrachés ne doivent pas nous faire oublier l’argent donné au marchand. Les faux monnayeurs nous proposent des vocables étrangers, des mots foreigners, lointains avec une gueule de proximité. Comme la pomme à un penny, le poème au même prix de Joyce, Ou l’opéra de quatre sous, qui en vaut trois (dreigroschen) dès qu’on ne le traduit pas… L’élucidation peut donc commencer par une conversion. Donner le change demande de la justesse. Conversion n’est pas tout à fait le mot juste. A moins qu’on veuille évoquer la conversion, quasi-religieuse d’un auteur en écrivain, d’un type normal en fou furieux :

En deux ans il changea totalement, devint un soûlard et un écrivain. Lorsqu’on lui demandait qui il était il répondait simplement: “ Je suis un état de fait”.
Knut Hamsun, Mystères.

Ce qui demande une certaine méthode, surtout quand le roman s’intitule Mystères. La conversion n’est pas à portée de toutes les ferveurs : il s’agit plus vraisemblablement de transposition. C’est-à-dire d’art. C.Q.F.D .
Ainsi…
Le roman se présente comme un whodunit implicite. On n’est pas obligé de savoir qu’il y a toujours énigme. D’ailleurs, l’énigme d’un roman policier ne fait que cacher l’autre. Une charretée de pourquoi. Quelqu’un ou quelque chose fait que cela existe !
Cela ; non pas ceci. Le roman conserve la distance, il n’est pas là, sinon sous la forme de pages encollées. Ensuite, il se rapproche. Le lointain s’approche, devient un ceci familier qu’on le bâfre à loisir. L’élucidation du roman met en jeu le lecteur. Mais le mystère ne se laisse pas épuiser. Comme on découvre un mur jaune, sur une toile familère, on en déguste de nouveaux détails à la relecture. Et le sens général d’un roman lu très jeune s’est foutrement modifié lorsqu’on le relit dix ans plus tard.
L’exercice spirituel d’une lecture méditante, qui met au jour correspond paradoxalement à un approfondissement. Plus on s’élève et plus on creuse. Parfois même, on se trouve en train d’exhumer du sens, là où, on l’aurait juré, il ne s’en trouvait pas tant que ça. Ca devient bête ! Approfondissons ! Everything that rise must converge .